Parle-t-on nazi en Allemagne?

Parle-t-on aujourd’hui comme les nazis? C’est la question que s’est posée le journaliste Matthias Heine. Ses recherches ont abouti à un livre intéressant : « verbrannte Wörter » (littéralement « les mots brûlés). Dans ce dernier, Heine essaye de nous éclairer sur les mots qui sont toujours « contaminés idéologiquement », ceux que nous pouvons utiliser sans danger, et ceux injustement soupçonné d’être associés au Troisième Reich.

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La RDA et les anciens nazis

AfD. Ces trois lettres font actuellement trembler l’Allemagne. Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne), le parti d’extrême-droite allemand a le vent en poupe et semble tisser sa toile sur l’ensemble du territoire. Après la Saxe et le Brandebourg il y a deux mois, L’AfD a enregistré une forte percée électorale à l’occasion d’un scrutin régional organisé en Thuringe, région de l’ex-Allemagne de l’Est. Son leader, Björn Höcke, représente la mouvance la plus à droite de son parti.

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Björn Höcke

Il n’hésite pas à s’inspirer des discours de Goebbels ou d’Hitler pour prendre la parole en public. Dénigrant le monument à la mémoire des juifs d’Europe (situé à Berlin) exterminés par le IIIème Reich, reprenant en coeur la première strophe de l’hymne allemand, interdit car faisant référence au nazisme, ou souhaitant rompre avec la repentance par rapport à la période nazisme, Björn Höcke n’est pas à prendre à la légère.

 

Les succès électoraux les plus flagrants de l’AfD se situent en ex-RDA. Toujours à la traîne par rapport à leurs voisins d’ex-RFA, ces territoires présentent un terreau propice à la montée des idées d’extrême-droite. Pourtant, ces régions ont connu pendant près d’un demi-siècle un modèle qui honnissait ces idées, et qui se revendiquait antifasciste. Certains nostalgiques du modèle communiste revendiquent d’ailleurs l’argument que le racisme n’existait pas en RDA. En pleine période d’ostalgie (nostalgie de l’ancienne RDA), c’est pourtant l’extrême-droite qui capte la détresse de la population. Peut-être est-ce simplement que l’AfD, qui joue sur le sentiment d’abandon et de déception que ressentent les allemands de l’est par rapport à ce qu’on leur avait promis (abondance et liberté), trouve les mots justes pour parler à cette population en quête d’identité. Dans tous les cas, cette montée de l’extrême traduit le fossé qui sépare encore l’est et l’ouest et le malaise qui subsiste aujourd’hui. Mais, l’analyse peut être ici poussée plus loin. Si la RDA s’est érigée en nation antifasciste, les faits ont-ils suivi le discours? Les dirigeants communistes ont-ils bannis de la vie publique les anciens nazis? Ont-ils procédé à une dénazification de la société et travailler sur les faits historiques? Et si la RDA s’est construite sur un mensonge, est-il aujourd’hui si étrange de voir surgir à nouveau les idées fascistes? Eclairage sur une part d’ombre de l’histoire allemande.

Pour cela, il faut revenir à la défaite allemande en 1945. Dès 1943, les Alliés avaient préparé l’après-guerre. Ainsi, ils décidèrent d’éradiquer une fois pour toute le risque de résurgence du militarisme allemand en occupant l’Allemagne. Les allemands perdirent alors leur souveraineté pour de longues années. Mais très rapidement, le conflit Est-Ouest allait émerger, ce qui aboutit à la création de deux états allemands, satellites des deux grandes puissances : les Etats-Unis et l’URSS.

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drapeau de la RDA

Dès 1945, l’URSS entreprit avec rigueur la dénazification de la zone qu’elle contrôlait. Ainsi de 1945 à 1948, des tribunaux militaires jugèrent et condamnèrent pas moins de 80000 allemands à de longues peines de prison ou à la peine capitale. Cependant, bon nombre de procès se sont avérés arbitraires et beaucoup de condamnations sans preuves ont été prononcées. Lors de la création de la RDA (République Démocratique Allemande) en 1949,  en réponse à la création de la RFA en mai de la même année côté ouest, l’URSS transféra au jeune état la charge des derniers procès. Sur le même modèle que les précédents, ces procès spectacles ont été bien souvent peu équitables. Néanmoins, dans cette période, la RDA a condamné à juste titre plus de criminels nazis que la République fédérale d’Allemagne. La dénazification de la police, de la justice et de l’administration interne a été très réussie, comparé à son voisin est-allemand. Dans le contexte de la guerre froide, les gouvernants de la RDA ont su mettre en avant ce facteur et l’utiliser à bon escient à des fins de propagande : l’état est-allemand s’est ainsi construit sur le mythe du rempart antifasciste. Par exemple,  lors de la décision de la mise en place de l’opération « mur de chine » en 1961 et la construction du mur de Berlin, le terme choisit pour appeler cette barrière fut : « le mur antifasciste ».

Le Ministère de la Sécurité de l’Etat (Ministerium für Staatssicherheit) a eu un rôle prépondérant dans le traitement des données sur les anciens nazis. En effet, il disposait d’une quantité impressionnant d’archives nazies, soigneusement répertoriées et conservées dans le plus grand secret. Ces archives se sont avérées précieuse dans le conflit avec la RFA. En effet, beaucoup de dirigeants ouest-allemands avaient un passé nazi et la RDA avait ainsi la possibilité d’utiliser des documents compromettant pour influencer les élections, menacer ou faire pression sur certains postes clés. Mais les dossiers montrent également que les auteurs nazis vivant en RDA n’ont pas nécessairement été traduits en justice et que d’anciens membres du NSDAP ont même été recrutés par l’état est-allemand. C’est ainsi que le SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne), parti unique autorisé en RDA, commença à recruter d’anciens nazis dès 1946. On estime qu’à cette époque, environ 10% des membres du SED était ainsi concernés. En 1954, soit cinq ans après la création de la RDA, le parti comptait 27% d’anciens militants du NSDAP. Mais la SED n’est que la pointe de l’iceberg. En effet, 33% des employés de la fonction publique étaient d’anciens nazis. Même si le chiffre est moins colossal qu’en Allemagne de l’Ouest, où 50% des fonctionnaires étaient d’anciens nazis, il n’en reste pas moins très important. Dans la médecine, le cas était encore plus grave : la plupart des médecins qui avaient joué un rôle dans la politique d’extermination des juifs, des tziganes, des handicapés n’ont jamais été inquiétés et ont pu continuer leur profession en toute impunité. Parmi ces cas, on peut citer celui de Jussuf Ibrahim, directeur de l’hôpital universitaire pour enfants de Iéna.  Jussuf Ibrahim, a pu poursuivre sa carrière après la guerre, même s’il était l’un des médecins qui avait embrassé les idées nazies et avait activement envoyé des enfants handicapés à la mort entre 1942 et 1945. On peut également citer le cas de Rosemarie Albrecht.

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Rosemarie Albrecht

En l’an 2000, des documents ont été retrouvés dans les fameuses archives du ministère de la Sécurité d’Etat de la RDA, qui prouvaient l’implication d’Albrecht dans des mesures d’euthanasie (overdose de sédatifs) pendant son séjour à Stadtroda entre 1940 et 1942. En 2004, elle figurait sur la liste des criminels de guerre nazis les plus recherchés du Centre Simon Wiesenthal. Les services de la RDA ne pouvaient pas ignorer ce passé mais Rosemarie Albrecht fut pourtant récompensée à maintes reprises, et notamment du Prix national de la RDA, une des plus hautes récompenses pour les civils.

On comprend bien que la société est-allemande était tout aussi gangrenée que la RFA par d’anciens nazis. Comme sa soeur, elle s’est construite sur les cendres incandescentes du IIIème Reich, et n’avait absolument aucune leçon à donner à quiconque. Navré de déconstruire ici l’imaginaire d’ostalgiques, qui gardent de bons souvenirs d’une dictature qui s’écroula, un soir de novembre 1989. L’ouverture récente des archives a permis de découvrir le passé de milliers d’anciens nazis, et de ramener devant la justice ceux qui ont participé aux crimes du IIIème Reich. Hélas, ces procès ne sont arrivés que trop tardivement, et les accusés, souvent trop âgés pour être condamnés, ont été relaxé pour raison de santé.

Hitler et les élites

 

Hitler et son ascension. On imagine souvent l’agitateur de brasseries, sorti de nulle part, exaltant les foules, une espèce de self-made man, qui, peu à peu, a réussi à soulever les masses et à se hisser jusqu’au pouvoir. Le talent oratoire d’Hitler est indéniable. Sa capacité à capter l’attention des foules l’est tout autant.

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Cependant, Hitler n’aurait rien été sans le support financier des élites. Ce sont en effet ces élites, qui ont permis à Hitler et au NSDAP d’obtenir des fonds et des appuis politiques, facteurs primordiaux pour le Führer dans sa quête du pouvoir.

Nous allons aujourd’hui revenir sur la rencontre entre Hitler et les élites allemandes, puis je dresserai un portrait de ces grandes familles et de ce qu’elles sont devenues.

Il faut tout d’abord comprendre un élément essentiel : la classe supérieure, au début du XXème siècle, se rencontrait encore dans ce qu’on appelait les salons. Ces salons étaient des rendez-vous convenus entre nobles et bourgeois où l’on conversait sur la littérature, le théâtre, l’arts et les sciences. Le salon était le lieu de sociabilité principal des élites partout en Europe depuis le XVIIème siècle. Souvent organisé dans les palaces, ces milieux très chics permettaient aux grand possédants de se connaître. On connaît en France les salons de madame Des Loges sous Louis XIII, ou encore, un peu plus tard, le salon de madame de Lespinasse qui accueillait les encyclopédistes. La tradition était que ces salons étaient souvent tenus par des femmes. On aimait s’y rendre pour se montrer, échanger des bons mots.

Hitler, bien entendu, n’avait pas accès à ses salons, de par son origine plus que modeste. Comment a-t-il pu alors y accéder? La progression de ses relations mondaines fut en fait corrélée à son affirmation de leader politique. La fulgurance de la popularité d’Hitler a été ahurissante : Son premier discours en octobre 1919 se tint devant un public d’environ 25  personnes . Une centaine de personnes quelques semaines plus tard, 150 personnes à la brasserie Eberlbraükeller le mois suivant. 2000 participants, en février 1920, soit seulement 4 mois après ses débuts,vinrent l’écouter présenter son programme en 25 points à la Hofbräuhaus. Un an plus tard, 6000 personnes remplirent le cirque Krone pour entendre le Führer. Il faut le dire, Hitler était une bête de scène qui arrivait à hypnotiser son auditoire. Goebbels, dans son journal, décrira la ferveur qui entourait les discours d’Hitler:

« Près de 8000 personnes étaient rassemblées dans la salle. La foule était amorphe, somnolente, comme endormie. Tout à coup, sans avoir attiré l’attention, quelqu’un
se leva et commença à parler avec hésitation et timidement d’abord, comme s’il cherchait les mots parfaitement appropriés à l’expression de pensées dont la grandeur ne pouvait s’adapter aux limites étroites du langage courant.
Soudain, le discours conquit l’auditoire. J’étais saisi, j’écoutais… La foule se réveilla. Une  lueur d’espérance illumina les visages gris, ternes, hagards. Au fond de la salle, quelqu’un se leva en brandissant le poing. Mon voisin ouvrit son col et essuya la sueur de son front. Près de moi, deux sièges plus loin, à ma gauche, un vieil officier
pleurait comme un enfant. J’avais chaud, puis froid : je ne savais pas ce qui m’arrivait. J’avais l’impression que des canons tonnaient… J’étais emporté au-delà de moi-même
et j’ai crié : Hourrah ! Personne ne parut étonné. L’homme qui parlait là-bas me regarda un moment. Ses yeux bleus, brûlants comme une flamme, croisèrent mon regard. C’était un commandement! ».

Ce qui est intéressant de souligner, et qui fut un facteur primordial dans l’introduction d’Hitler auprès des élites, c’est la capacité de ces brasseries bavaroises à attirer les différentes catégories sociales. En effet, il ne faut pas envisager ces lieux comme des repaires à ouvriers déprimés, chassant leurs problèmes dans les chopes de bières, dansant sur les tables, se bagarrant et fumant sur ces grands bancs de bois dur. La mixité sociale dans les brasseries était réelle. On y croisait toutes les catégories : des ouvriers, des employés, des bourgeois, etc. C’est grâce à ce public hétérogène qu’Hitler a pu se faire remarquer par les couches supérieures de la société. De plus le retentissement de ses succès fut véhiculé par la presse munichoise, ce qui entraîna la bonne société à venir voir cet individu qui embrasait les foules.

Trois rencontres avec des membres de la haute société ont eu un rôle primordial pour Hitler :

1- Dietrich Eckart

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Dietrich Eckart

C’est lui qui lança Hitler devant les foules des brasseries. La première personne qui permettra à Hitler de se créer un réseau social au sein de la classe dominante fut sans conteste Dietrich Eckart. Eckart, fondateur du parti DAP (qui deviendra NSDAP sous l’impulsion d’Hitler). Eckart, fils de notaire, journaliste réputé, disposait d’une jolie petite fortune, qui lui permettait de fréquenter la haute société allemande. Il rencontra Hitler lors du fameux 16 octobre 1919, jour de la réunion où le futur Führer, présent en tant qu’observateur pour le compte de l’armée, ne put s’empêcher de reprendre un orateur en public et de l’humilier (l’orateur souhaitait une sécession de la Bavière, chose inimaginable pour Hitler).  Baumann, l’orateur en question, se retira comme « un caniche aspergé d’eau » commenta plus tard Hitler. Eckart, impressionné par la prestation du jeune homme, lui donna une brochure et l’invita à rejoindre le mouvement. Ce que fit Hitler quelque jours plus tard. C’est Eckart qui introduisit Hitler dans les milieux aisés munichois. Homme de réseau, il fréquentait la Société de Thulé, un club völkisch (courant intellectuel raciste qui avait pour but de redonner au peuple allemand ses racines païennes), composé d’une centaine de personnalités fortunées de la capitale bavaroise. On y trouvait entre autre Julius F.Lehmann, directeur influent de la maison d’édition du même nom, le journaliste Karl Herrer, Gottfried Feder, un économiste qui théorisera le modèle économique du IIIème Reich. Cette société, au-delà de l’apport économique qu’elle apporta au parti nazi, aida beaucoup le jeune Hitler à forger ses idées en vue de prendre le pouvoir. On dit qu’Eckart fut l’homme qui réussit à influencer le plus Adolf Hitler. Quoiqu’il en soit, son rôle fut primordial pour ce dernier. Eckart, cependant, fut peu à peu écarté par Hitler qui affirma son autorité et il mourut d’une attaque cardiaque en 1923. Hitler, dans son second tome de mein Kampf, lui rendra hommage :

 

« Et je veux ranger parmi eux, comme un des meilleurs, l’homme qui a consacré sa vie à réveiller son peuple, notre peuple, par la poésie et par la pensée, et finalement par l’action : Dietrich Eckart »

— Adolf HitlerMein Kampfp. 685

C’est grâce à Eckart qu’Hitler rencontra le vieux général Ludendorff à Berlin. Ludendorff jouissait d’un prestige sans conteste dans les milieux militaires et de la noblesse. C’est encore Eckart qui présenta le Führer à la famille Bechstein, en 1920.

2 – Le couple Bechstein

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Helene Bechstein avec Hitler

Le couple Bechstein est un élément essentiel dans la carrière d’Hitler. Edwin était le fils du fondateur des très célèbres pianos Bechstein, et dirigeait l’entreprise. Avec sa femme Hélène, ils tenaient l’un des salons les plus en vue de Munich et d’Allemagne, auquel Hitler fut convié régulièrement. En effet, Hélène a été séduite par le leader politique, et c’est elle qui poussa son mari à le connaître. Edwin finira par le prendre en amitié. Ainsi, le Führer devint un ami de la famille, et fut invité à toute sorte de dîners, ainsi que dans leur propriété de l’Obersalzberg. Pendant l’année, le couple résidait au célèbre hôtel de luxe « Vier Jahreszeiten » ou toute la haute société se retrouvait. Il est important de rappeler que c’est dans cet hôtel que se réunissait la société de Thulé. C’est dire si tout ce monde gravitait dans le même univers même si les cercles dans lesquels évoluait Hitler ne se croisaient pas forcément.

 

Pour Hitler, cet appui signifia deux choses : tout d’abord, une manne financière importante pour lui-même et le parti. Le couple se montrait très généreux envers le parti et Hitler. Ils lui offrirent toute sorte de cadeaux, comme sa première voiture de luxe, une Mercedes rouge. On pourrait comparer cette tutelle comme un mécénat de la part des Bechstein. Sauf que l’artiste était un leader politique. Ensuite, le couple Berstein lui offrait surtout une entrée dans la très haute société industrielle, ainsi qu’un horizon élargi. Hitler pouvait désormais fréquenter les grandes fortunes de toute l’Allemagne et non plus seulement de Munich. Sans les Bechstein, Hitler n’aurait jamais eu accès à l’élite allemande.

Edwin Bechstein mourut en septembre 1934 et eut le droit a des funérailles nationales, en présence d’Hitler. Hélène, qui appelait Hitler, « mon petit loup » et qu’elle considérait comme son fils adoptif, mourut un 1951, après avoir été condamnée pour avoir été une collaboratrice nazie. Elle dût effectuer 60 jours de travaux forcés, et 30% de ses actifs lui furent confisquées.

La société Bechstein, quant à elle, fut réquisitionnée par les américains et elle ne put produire des pianos qu’à partir de 1951, après avoir été rendue à la famille Bechstein. Elle est aujourd’hui encore une société de pianos réputée dans le monde entier. Sur son site internet, l’entreprise mentionne d’ailleurs la période nazie. S’il faut apprécier le geste (ce n’est pas toutes les entreprises qui assument leur passé nazi), l’entreprise semble rejeter la faute uniquement sur Hélène et non sur Edwin. S’agit-il de nier la vérité afin de blanchir Edwin, et par conséquent, le nom ainsi que la marque Bechstein? Il le semble, tant l’entreprise nous rappelle qu’Hélène est née Capito, et non Bechstein. D’autre part, si le fait que l’entreprise admet qu’Hitler ait bien reçu de l’argent, c’est encore Hélène qui semble être à l’origine de tous les versements, comme si Edwin n’était en rien responsable. La vérité historique est toute autre. Edwin était tout aussi admiratif d’Hitler (il est allé le voir pas moins de 6 fois en prison) et a participé, comme sa femme, à l’appui financier et social d’Hitler. Enfin l’entreprise insiste bien sur le fait que la période nazie n’a eu aucun impact économique positif sur la vente des pianos. Pire, elle semble avoir eu des conséquences négatives, la clientèle s’étant détournée de l’influence négative de cette antisémite d’Hélène. Beaucoup de raccourcis, pour un devoir de mémoire tronqué.

3 –  Ernst Hanfstaengl

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Ernst Hanfstaengl

Ernst Hanfstaengl eut également un rôle primordial dans la vie mondaine d’Hitler. En effet, il introduisit Hitler dans un cercle différent de celui d’Eckart ou des Bechstein. Fils du photographe de la cour de Bavière et marchand d’art fortuné, Hanfstaengl épousa aux Etats-Unis la fille d’un riche entrepreneur germano-américain. Après 10 années passées de l’autre côté de l’Atlantique et des études à Harvard, il rentra en 1921 à Munich. Ses relations avec l’élite américaine de Harvard lui permirent de rencontrer Hitler. En effet, l’un de ses anciens amis d’université, Warren Robbins, devenu haut-fonctionnaire à Berlin, lui demanda de loger un jeune militaire chargé d’observer les mouvements politiques dans la capitale bavaroise. Ne pouvant se rendre à un rassemblement, ce jeune militaire du nom de Truman-Smith, demanda à Hanfstaengl d’assister, pour lui, à un meeting du NSDAP. C’est ainsi qu’il se rendit à un discours d’Hitler.  Il fut tout de suite subjugué par la prestation du tribun, et vint se présenter à lui à la fin de la réunion. Il lui déclara qu’il était à 95% d’accord avec ce qu’Hitler avait dit, et qu’il souhaiterait vivement discuter des 5% restants. Ce à quoi le Führer répondit chaleureusement qu’il serait ravi de discuter avec lui. Une relation de confiance s’instaura peu à peu entre les deux hommes. C’est lui qui rendit, grâce à ses relations, Hitler et le parti fréquentable. Pour ce faire, il organisait des dîners, avec des personnalités célèbres du moment, comme le correspondant de presse du milliardaire américain Hearst, le célèbre journaliste William Bayard Hale, des peintres, des artistes, des photographes et certains membres de la noblesse. Le but, selon Hanfstaengl, était d’élargir l’approche géopolitique d’Hitler. Cet argument, ce colosse d’1 mètre 88, aime l’utiliser dans ses mémoires. Celles-ci sont à prendre avec des pincettes, tant il aime se montrer jouer les beaux rôles. C’est d’ailleurs lui qui se vante d’avoir appris les bonne manières à Hitler : apprendre à se tenir à table, à manger, etc. Si on n’est pas certain de la véracité de ses propos, il est en revanche sûr que Hanfstaengl a permis à Hitler de fréquenter peu à peu les meilleurs restaurants de Munich, et d’entrer en contact avec le monde politique et diplomatique. De plus, il fut l’un des premiers financiers du parti, totalement ruiné à l’époque. Ses talents de pianiste, très apprécié par Hitler, en fit un de ses plus proches compagnons de route.

 

Cependant, après l’avènement d’Hitler au pouvoir, Hanfstaengl devint de plus en plus hostile à la politique d’Hitler. Considéré comme une figure de l’aile gauche du parti, il se heurta violemment à Goebbels et d’autres huiles du parti. Les relations se tendirent peu à peu avec le Führer, ce qui précipita sa chute.

Ainsi, en février 1937, Goebbels et Hitler mirent en place un plan destiné à Hanfstaengl afin de faire cesser son comportement jugé trop critique. Ils firent semblant de vouloir l’envoyer en Espagne avec pour ordre de coordonner les services de presse allemands. Alors qu’il se trouvait dans l’avion, le pilote informa Hanfstaengl qu’il avait reçu l’ordre de le parachuter au-dessus des lignes communistes. Tout cela n’était cependant qu’une farce, destinée à effrayer Hanfstaengl, l’avion n’ayant même pas quitté le territoire allemand. Hanfstaengl fut néanmoins pris de panique et, après avoir atterri à Leipzig, il quitta immédiatement le Reich pour se réfugier en Suisse.

Depuis la Suisse, il devint conseiller de Roosevelt en vue de la guerre. A la fin de celle-ci, il revînt à Munich et y mourut en 1975.

Pour conclure cet article, il est important de rappeler que d’autres personnes ont eu un impact considérable dans l’accession au pouvoir d’Hitler. On peut ici citer les Wagner par exemple, mais ces quatre personnes mentionnées plus haut furent à l’origine de la montée en puissance d’Hitler. Elles lui permirent de graviter au sein de trois cercles différents (qui s’ignoraient souvent) de l’élite allemande et bavaroise, et de devenir quelqu’un d’acceptable. L’acceptabilité fut essentielle pour Hitler afin d’obtenir de généreux dons, qui permirent de battre le pavé et au NSDAP de se faire connaître aux yeux du grand public. Sans ces soutiens financiers et sociaux, Hitler n’aurait certainement jamais accédé au pouvoir.

Sources :

La vie mondaine sous le nazisme, Fabrice d’Almeida, éditions Tempus.

https://www.cairn.info/revue-revue-d-histoire-de-la-shoah-2018-1-page-207.htm

 

 

 

 

 

 

 

La lettre de Walter Mattner : la banalité du mal

C’est un article un peu différent que je vous propose aujourd’hui. L’idée m’est venue de manière fortuite, en écoutant une conférence d’un spécialiste français du nazisme : Johann Chapoutot. Lors de son disours, l’historien mentionne une lettre écrite par un soldat nommé Walter Mattner, qui fut traduite en français et qui décrit les atrocités commises à l’est par les Waffen SS pendant l’opération Barbarossa. J’ai mis la main sur la retranscription de cette lettre, en voici la photo, puis la traduction. Le courrier s’adresse à sa femme, et date du 5 octobre 1941.

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«J’ai donc participé à la grande mort en masse d’avant-hier. Pour les premiers véhicules [apportant les victimes], mes mains ont un peu tremblé quand j’ai tiré, mais on s’habitue à ça. À la dixième voiture, je visai calmement et je tirai de façon sûre sur les femmes, les enfants et les nourrissons nombreux. En pensant que j’avais aussi deux nourrissons à la maison, avec lesquels ces hordes feraient la même chose, sinon dix fois pire. La mort que nous leur avons donnée était belle et courte comparée [aux] souffrance infernales des milliers et des milliers [de personnes] dans les geôles de la GPU (police politique soviétique). Les nourrissons volaient en grands arcs de cercles et nous les faisons déjà éclater en vol avant qu’ils ne tombent dans la fosse et l’eau. En finir seulement avec ces brutes, qui ont jeté toute l’Europe dans la guerre et qui, aujourd’hui encore attisent en Amérique […].Le mot d’Hitler est en train de devenir vrai, celui qu’il a dit une fois avant le début de la guerre : si la juiverie croit pouvoir ourdir une nouvelle fois une guerre, alors la juiverie ne gagnera pas, mais ce sera au contraire la fin de la juiverie en Europe. […] Ouah ! Diable ! Je n’avais encore jamais vu autant de sang, d’ordure, de corne et de chair. je peux maintenant comprendre l’expression “ivresse de sang”. M[oghilev] est maintenant moins peuplée d’un nombre de trois zéros. Je me réjouis vraiment déjà, et beaucoup disent ici, que quand nous rentrerons chez nous, ce sera le tour de nos juifs à nous. Mais bon, je ne dois pas t’en dire plus. C’est assez jusqu’à je rentre à la maison.»

Cette tuerie de masse, à laquelle Walter Mattner a participé, a vu la mort de 2273 personnes. Ce qui est intéressant à analyser dans cette lettre, une fois passé l’effroi, c’est la position de cet officier autrichien. En effet, elle permet de comprendre pourquoi la plupart des personnes qui ont participé directement à l’Holocauste ont pu commettre des atrocités. Mattner justifie en effet la mort des juifs dans cet écrit par la nécessité de protéger sa famille et sa patrie. Il avoue avoir eu quelque hésitation lors de l’arrivée des premiers convois, puis son geste devint assuré. Très vite, c’est ce devoir de défense qui prend le dessus sur la pitité. Mais comment expliquer ce comportement des soldats détachés à l’est et leur capacité à commettre des meurtres de masse?

Une propagande au service d’une idéologie

Cette mentalité est le résultat d’une propagande efficace, menée par le régime nazi depuis 1933. Hitler avait beaucoup réfléchi, dès ses premiers pas en politique, sur les moyens de capter les masses et de les détourner. Discours après discours, il testait les formules qui marchaient, les mots clés qui faisaient vibrer les foules. Dans « Mein Kampf », il livre sa stratégie afin d’obtenir l’adhésion du peuple à ses idées :

«L’art de tous les grands chefs populaires a toujours consisté à concentrer l’attention des masses sur un seul ennemi.» Car, précise-t-il «les grandes masses sont aveugles et stupides. (…) La seule chose qui soit stable, c’est l’émotion et la haine.»

L’ennemi était tout trouvé : le juif. Dès ses premières conférences, dans les années 20, il fustigea les juifs devant des foules de plus en plus importantes. Ainsi, le 13 août 1920, devant un public de 2000 personnes, il tint une conférence intitulée : Pourquoi sommes-nous antisémites? Qu’on ne s’y méprenne pas : L’antisémitisme était déjà bien présent dans la plupart des sociétés occidentales de l’époque, Hitler n’a pas crée l’antisémitisme. Mais il a su jouer sur cette peur qui sévissait dans les différentes couches de la société.

Si Hitler était le chef absolu et incontesté, le véritable cerveau de la propagande nazie fut Joseph Goebbels. C’est bien lui qui, à partir de 1933, sera aux commandes de la machine de propagande nazie. Cette dernière oeuvra à la manière d’un rouleau compresseur afin de faire passer les idées du NSDAP.  Les services de propagandes utilisèrent tous les moyens afin de toucher les masses : Radio, presse écrite, actualités filmées, cinéma, affiches aguicheuses, couleurs clinquantes.

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Affiche de propagande : « Il est le responsable de la guerre »

Goebbels ordonna également la purification des bibliothèques : Les ouvrages jugés arriérés ou contraire aux idéaux nazis furent détruits. Les médias libres furent rapidement interdits : les tirages de journaux furent presque exclusivement réservés aux services d’édition du parti. Les radios furent transformées en stations du Reich. Goebbels l’affirma:  «Nous n’entendons absolument pas tolérer la présence, voilée ou ouverte, d’idées que la nouvelle Allemagne veut éradiquer.» L’art et la culture furent également verrouillées, toujours au service des idées nazies : il fallait créer le renouveau de l’art allemand. Sous-entendu que toute forme de déviance, qu’elle soit culturelle, idéologique, ou autre, n’avait pas sa place au sein du IIIème Reich. Pour les intellectuels, il n’y avait alors que deux solutions : La soumission ou la fuite.

Enfin, bien entendue, la jeunesse était au coeur de la stratégie des idéologues du parti. L’embrigadement de cette jeunesse était un acte primordial dans le but d’assurer le futur du Reich. Bien entendu, elle devait être fidèle à la vision de la société qu’ont les nazis. Ainsi les filles et les garçons reçurent une éducation totalement différente. Les nazis organisèrent la création de mouvements de jeunesse : la Deutsche Jungvolk, de 10 à 14 ans pour les garçons, puis l’Hitler Jugend (les jeunesses Hitlériennes) de 14 ans à 18 ans. Le Küken pour les filles de 8 à 10 ans, puis la Jungmädelbund (association des jeunes filles) de 10 ans à 14 ans. En 1933, on comptait environ 3,5 millions de membres de l’Hitler Jugend.

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Joseph Goebbels

Les jeunes garçons reçurent une éducation spécifique dans la perspective d’en faire des futurs soldats, prêt à mourir pour le Reich. Ils se retrouvaient chaque week-end, ainsi que pendant les vacances scolaires. On leur dispensait des cours d’antisémitisme, de nationalisme exacerbé, d’histoire aryenne. Des camps d’été étaient organisés afin de les préparer aux futures batailles: entrainement au maniement des armes, chasses au trésors, activités physiques. Les jeunes filles, quant à elles, apprennaient à devenir de bonnes mères. Elles avaient pour mission de procréer afin de fournir à la patrie de jeunes allemands. Cet endoctrinement, très tôt, fut très efficace. On put remarquer en effet de jeunes enfants, allant jusqu’à dénoncer leur propre parents, qui osaient critiquer le nazisme.

Le but de toute ce totalitarisme, comme l’a lui même déclaré Goebbels était « que le national-socialisme devienne un jour la religion d’Etat des Allemands»

On connaît la suite des évènements. Les lois raciales de Nuremberg et la mise à l’écart des juifs de la société, la spoliation des biens, la déportation, puis l’extermination. Les conflits entre nation, l’Anschluss, la Pologne, puis la Seconde Guerre Mondiale.

Le cas de Walter Mattner est donc un parfait exemple de la force de la propagande sur les mentalités. Himmler, qui était en charge des SS et des camps de concentration, savaient lui aussi que pour un homme, tuer des femmes et des enfants s’avérait difficile.

Son discours à des Gauleiters en 1943 le prouve :

« La phrase “les Juifs doivent être exterminés”, en peu de mots, Messieurs, est dite facilement. Pour celui qui doit l’exécuter, ce qu’elle exige est ce qu’il y a de plus dur et de plus difficile au monde… La question suivante nous a été posée : “Que fait-on des femmes et des enfants ?” Je me suis décidé à trouver là aussi une solution tout à fait claire. Je ne me suis pas senti le droit d’exterminer les hommes – dites, si vous voulez, de les tuer ou de les faire tuer – et de laisser grandir des enfants qui se vengeraient sur nos fils et nos petits-enfants. Il fallait prendre la lourde décision de faire disparaître ce peuple de la face de la terre. Pour l’organisation qui dut accomplir cette tâche, ce fut la chose la plus dure que nous ayons eue jusqu’à présent. Elle a été accomplie. »

Cette difficulté, que l’on ressent dans ce discours, fut surmontée grâce à la propagande omniprésente du régime. Le formatage des mentalités et la déshumanisation du juif ont réussi à faire sauter le verrou de l’humanité. « Parasites, espions, traîtres », la répétition de ces mots pour qualifier les juifs dans les médias, sur les murs, auprès des jeunes a fini par devenir une réalité pour la majorité des allemands. On a vu le résultat avec Mattner, qui fut parfaitement endoctriné et qui se réfugia dans cette logique de défense.

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Walter Mattner après son arrestation

Il reprend d’ailleurs le vocabulaire emprunté par le régime dans cette lettre : Ainsi, les juifs deviennent des « hordes » (ce qui signifie littéralement « troupe d’animaux sauvages »). Il emploie le terme de « juiverie internationale », et considère donc qu’un complot juif existe dans le but d’anéantir le peuple allemand, comme le martelait la propagande. Il a pu ainsi tirer sur des hommes, des femmes, des enfants, car leur existence n’avait à ses yeux pas plus d’importance qu’un virus. Le conditionnement du cerveau fonctionna ici parfaitement. Il n’existe aucune culpabilité à tuer un virus. Mattner n’en a jamais ressenti, même à la fin de la guerre. Et il  n’est que le parfait reflet d’une génération sous hypnose, qu’a su créer le IIIème Reich.

Cette génération endoctrinée eut d’ailleurs beaucoup de difficulté à se démarquer de l’idéologie nazie après la guerre. Les historiens ont conclu que les personnes qui sont nées dans les années 30 – 40 en Allemagne, ont été celles qui ont le plus soutenu les idées nazies après la guerre, du fait de cet endoctrinement dans leur jeunesse, qui a continué à façonner leur vision de la société, et ce, 20 ou 30 ans plus tard.

Il faut savoir qu’environ 200 000 allemands et autrichiens, comme Walter Mattner, ont participé aux tueries de masses à l’Est : Des allemands et autrichiens « normaux »: des médecins, des professeurs, des ouvriers, des artistes.. A ces 200 000 personnes, on peut rajouter 200 000 autres individus, de l’est, qui ont également participé aux massacres (Ukrainiens, Litunaniens, etc.).  La majorité d’entre eux n’a jamais été inquiété après la guerre. Les quelques personnes qui ont été traînés devant les tribunaux se sont toujours cachés derrière le fameux dicton :  » Befehl ist Befehl ». Un ordre est un ordre. Tirer sur des enfants était un ordre. Un ordre venant du commandement, c’est certain, mais également un ordre intérieur, plus intime, influencé par la voix d’une propagande efficace.