Jeter dans les flammes un nourrisson ou tuer d’une balle dans la tête une femme: c’est ce genre d’actes qu’ont accompli les divisions SS lors de leur passage sur les routes de France ou plus encore dans les pays de l’Est. L’URSS, par exemple, recense 5000 « Oradour-sur-Glane » sur son sol, en référence à ce village martyr français où la population fut massacrée par une division SS. La question qui revient souvent lorsque l’on parle de ces atrocités est : »Comment est-ce possible d’avoir perpétré de tels actes? ». En effet, il est difficile pour nous autres, enfants de la révolution française qui a posé comme postulat l’égalité en droits des Hommes, de comprendre de tels actes. Les nazis eux-même avaient bien conscience que tuer un être humain n’allait pas de soi. Même pour un nazi convaincu, tuer un bébé , aussi juif soit-il, n’est pas normal. Himmler l’avait bien compris et mentionné dans un discours en 1943 à Posen, devant des Gauleiters :

« Je vous demande d’écouter seulement ce que je vous dis dans ce cercle, et de ne jamais en parler. Il nous vient la question que faire des femmes et des enfants ? J’ai pris la décision de trouver une réponse tout à fait claire. Je ne me sentais pas autorisé à exterminer pour parler ainsi, de tuer ou faire tuer ces hommes et à laisser grandir les vengeurs sur nos enfants et petits enfants. La difficile décision devait être prise de faire disparaître ce peuple de la terre. L’organisation de cette tâche que nous devons conduire est la pire que nous ayons eu à mener… »

Contrairement à ce que l’on peut penser, les nazis étaient très bien préparés à la prise de pouvoir. Tout avait été pensé à l’avance.  Il y a donc tout un discours normatif en amont qui est nécessaire à la mise en place de l’extermination : le but de ce discours est d’expliquer, de légitimer et de rassurer.  Ce discours normatif, on le retrouve dans un lieu primordial au yeux des nazis : l’école. En effet, les nazis avaient pensé l’école et ce qu’elle devait être à partir du moment où ils seraient aux commandes. Elle devait devenir le lieu où l’on formate et l’on modèle la jeunesse allemande. Hitler l’avait bien résumé : « Cette jeunesse n’apprend rien d’autre que de penser allemand, d’agir allemand. » Autrement dit, à penser et agir comme le veut son Führer.

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Il est d’ailleurs intéressant de constater à quelle point la propagande chez les jeunes a pu pénétrer les esprits des jeunes allemands nés entre 1925 et 1940. En effet, on constate que cette population, qui a fréquenté les bancs de l’école durant la parenthèse nazie, a continué à soutenir le nazisme et ses idées après la guerre. Cet endoctrinement puissant n’a pu s’estomper après la guerre. C’est d’ailleurs une des clés de compréhension de la dénazification ratée de l’Allemagne d’après-guerre : les petits écoliers formatés sont devenus des adultes. Si bien que lorsqu’on interrogeait la population au sortir de la guerre sur son ressenti vis-à-vis du IIIème Reich, elle répondait pour la grande majorité que le nazisme avait été un bon modèle bien que mal appliqué. A la question « Quelle est la plus grande erreur d’Hitler? », là encore, l’immense majorité des allemands répondait : « d’avoir perdu la guerre ». Incroyable mais bien réel. C’est dire que la propagande nazie était performante. Et l’école faisait partie intégrante de cette propagande. Petit retour sur cette propagande au sein des milieux scolaires.

En 1933, la première étape primordiale dans la mise en place du jeune état nazi fut la mise au pas des institutions étatiques existantes. Parmi elles, l’école était en première ligne. Quelques semaines après la nomination d’Hitler au poste de chancelier, on prit soin d’éliminer les personnes jugées non conformes au nouveau pouvoir : les juifs, les opposants politiques furent renvoyés afin de laisser des personnes fiables devant les élèves.

Après avoir mis l’école sous tutelle, la seconde étape consistait en la mise en place d’un contenu éducatif conforme à l’idéologie du parti. La politique éducative du régime était de détruire la pédagogie libérale et ses « tendances réformatrices » pour instaurer une éducation basée sur le culte du Führer, le militarisme et le rôle respectifs des sexes au sein du Reich : les femmes devaient devenir de bonnes mère ayant beaucoup d’enfants et les hommes de bons soldats. En septembre 1935, au congrès du parti nazi à Nuremberg, Adolf Hitler déclarait d’ailleurs concernant les garçons:

« À nos yeux, le jeune Allemand de demain doit être svelte et élancé, preste comme le lévrier, solide comme le cuir et dur comme l’acier »

Pour ce faire, ce sont tous les ouvrages scolaires qui furent repensés. On les modifia en commençant par les livres destinés à l’apprentissage de la lecture. Dans ces ouvrages, les valeurs du nouveau régime devaient être mises en exergue : culte du Führer, courage, obéissance aveugle, audace, avoir une âme de guerrier. Mais également, l’antisémitisme ainsi que la vision darwinienne du monde devaient être inculqués aux jeunes enfants. Ainsi, tout le contenu a été revisité afin d’ajouter les valeurs du nazisme partout. Prenons l’exemple d’un problème mathématique :

“Un aliéné coûte quotidiennement 4 marks, un invalide 5,5 marks, un criminel 3 marks. Dans beaucoup de cas, un fonctionnaire ne touche que 4 marks, un employé 3,65 marks, un apprenti 2 marks. Faites un graphique avec ces chiffres. D’après des estimations prudentes, il y a en Allemagne environ 300.000 aliénés et épileptiques dans les asiles. Calculez combien coûtent annuellement ces 300.000 aliénés et épileptiques. Combien de prêts aux jeunes ménages à 1000 marks pourrait-on faire si cet argent pouvait être économisé ? » (Manuel scolaire nazi, cité par A. Grosser, Dix leçons sur le nazisme, Fayard, 1976).”

Ou encore :

L’entretien d’un malade mental coûte 8 Reichsmarks par jour. Combien de Reichsmarks ce malade mental aura-t-il coûté au bout de 40 ans ?

On voit bien ici la volonté d’inculquer aux jeunes la norme en vigueur dans la société nazie :  Pour les nazis, l’homme évolue en effet dans une nature hostile, et dans celle-ci, seul le plus fort peut survivre. Le faible doit disparaître, c’est la loi de la biologie pure. Ainsi, en posant ce type de problème mathématique dans un contexte, on prépare les élèves à l’impensable : l’opération T4 (Aktion T4) et la mise à mort des inutiles. A force de voir et de revoir ces problèmes mathématiques, l’élève finit par intégrer l’idée que l’handicapé mental ou physique est un poids pour la société allemande, et on peut plus facilement le préparer à l’extermination de ce dernier : légitimer, expliquer, rassurer.

D’autres thèmes importants pouvaient être posés par le biais des mathématiques :

1. En 1914, la superficie de l’Empire (Reich) allemand était de 540 000 kilomètres carrés et sa population de 65 millions d’habitants. Quelle était la densité (nombre d’habitants par kilomètre carré) ?

2. En 1937, le Reich allemand était peuplé de 68 millions d’habitants pour 471 000 kilomètres carrés. En 1938 vivaient dans la Grande Allemagne (Grossdeutschland) 78 millions d’habitants pour 583 000 kilomètres carrés. Calculer les densités de population.

La problématique du « Lebensraum » (espace vital) est clairement sous-jacent dans ces exercices.

L’expulsion des juifs et la shoah sont également présentés dans les manuels scolaires, en témoigne cette image :

Manuel scolaire nazi

(source : Die Reise in die Vergangenheit, Westermann, 1976, p. 137, 1985, p. 86. © Mémorial de la Shoah/CDJC)

Le militarisme est également omniprésent dans les livres : les jeunes sont presque toujours en habits militaires. Ils sont représentés vivant en communauté avec les autres, dans la nature à faire des feux de camp et des jeux guerriers, ou bien dans des défilés drapeaux à la main.

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Source : Rheinische Kinder, 1935.

On peut comprendre l’impact de ses ouvrages sur les esprit d’une jeunesse malléable au possible. Exposée quotidiennement à des contenus idéologiquement orientés, elle est devenue complètement hypnotisée et prête au dessein que lui avait préparé son Führer: la guerre, l’extermination, le culte de son chef et son dévouement jusqu’au sacrifice de sa vie.

Au-delà du contenu des manuels, la classe elle-même devenait un lieu de propagande. Le portrait d’Hitler était affiché dans chaque classe. Les élèves et le professeur devaient à chaque début de cours, effectuer le « salut allemand ». Le comportement des instituteurs joua également un grand rôle; Un témoignage illustre parfaitement ce qui a pu se produire dans la plupart des écoles allemandes.  Ce témoignage est celui d’Edgar Feuchtwanger dans son livre « Hitler mon voisin ». Ce jeune allemand de confession juive, vivant à Munich dans un bâtiment voisin de celui d’Hitler, témoigne du revirement de comportement de sa maîtresse. Elle devint, dès l’avènement d’Hitler au pouvoir, un bon petit soldat nazi. Elle les fit changer de cahier : les élèves devaient dessiner des croix nazies, des aigles. Elle leur fit des cours d’histoire et de géographie, alors qu’elle n’en faisait presque jamais : Dans ces matières, ils parlaient tous les jours de la défaite de 1918, version nazie ; Les allemands avient été trahis par les juifs alors qu’ils auraient pu gagner la guerre : le fameux coup de poignard dans le dos. En géographie, on parlait des territoires qui appartenaient à l’Allemagne et qui avaient été spoliés. Elle critiquait la Société des Nations, qui était « dirigée par <leur> ennemis » et qui suçait « le sang de l’Allemagne ». Des propos guerriers et revanchards inculqués à des élèves de huit et neuf ans.

La propagande intensive sur les jeunes allemands est donc un des facteurs qui peut expliquer l’engouement d’un peuple et la possibilité de faire d’une personne ce qu’on en veut. Le lavage de cerveaux, qui dura toute une scolarité ne peut qu’impacter la vie d’un adulte. Il est aujourd’hui facile de critiquer le nazisme et les auteurs d’atrocités en les traitant de monstres. Par ce geste, on met à distance ces horreurs qui ont pourtant été organisées et perpétrées par des humains.

Il est également important de rappeler que dans l’exécution comme dans l’impulsion, le génocide a été commis par des hommes, souvent cultivés. Des docteurs, des chercheurs, des philosophes, souvent à la pointe de leur domaine à l’époque…

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