Parle-t-on aujourd’hui comme les nazis? C’est la question que s’est posée le journaliste Matthias Heine. Ses recherches ont abouti à un livre intéressant : « verbrannte Wörter » (littéralement « les mots brûlés). Dans ce dernier, Heine essaye de nous éclairer sur les mots qui sont toujours « contaminés idéologiquement », ceux que nous pouvons utiliser sans danger, et ceux injustement soupçonné d’être associés au Troisième Reich.

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Matthias Heine

Ses recherches ont commencé suite à un scandale qui a eu lieu lors de la coupe du monde de football en Afrique du Sud en 2010. Katrin Müller-Hohenstein, présentatrice à la télévision allemande ZDF, a utilisé le terme « innerer Reichsparteitag » lorsque l’attaquant allemand Miroslav Klose a marqué un but lors du match de l’équipe nationale allemande de football contre l’Australie au Championnat du monde 2010 en Afrique du Sud. Cette expression provoqua un tollé dans l’opinion publique et sur les réseaux sociaux, poussant la chaîne à présenter des excuses et promettre que de tels termes ne seraient plus utilisés. L’expression était en fait usuelle dans le langage familier de l’Allemagne nazie, où elle était utilisée pour décrire un état personnel de « satisfaction suprême ». On comprend mieux le choc suscité.

Ainsi le journaliste examine la question de savoir quels termes ont été tellement abusés par les national-socialistes qu’ils ne devraient plus être utilisés aujourd’hui.

Il a ainsi pu établir un classement entre les mots :

Les néologismes :

Un néologisme est un mot nouveau ou apparu récemment dans une langue. Les nazis ont très vite compris l’importance des mots à des fins de propagande. Ils ont délibérément créé un langage pour eux-même. Le « Duden » est un dictionnaire de la langue allemande, dont la première édition a été publiée le  par Konrad Duden. Ce dictionnaire est mis à jour environ tous les 5 ans. Véritable référence de la langue allemande, son édition s’est vue mise à jour en 1941, en plein période nazie. Il n’est alors pas étonnant d’y retrouver des termes tels que

  • « Erbpflege » littéralement « soin de l’héritage » et dont la définition était la suivante : « Massnahmen zur Erhaltung und Verbesserung der guten erblichen Eigenschaften », ce qui signifie : Mesures pour la préservation et l’amélioration des bonnes caractéristiques héréditaires. Lorsque l’on cherche ce terme sur les dictionnaires actuels papiers ou en ligne, il n’existe tout simplement pas. Il a été retiré.
  • Obersturmbannführer : grade crée par les nazis pour la SS et la SA. Il était équivalent au grade de lieutenant-colonel.
  • Sippenhaftung : « responsabilité clanique » ou le fait de tenir responsable les membres de la famille d’une personne qui a été punie. Cette technique était très utilisée par la Gestapo.

Il existe ainsi des dizaines d’autres néologismes.

Les mots « déformés »

Il s’agit de mots qui ont subi un changement délibéré de sens. Un terme comme « arisch » (aryen) est désormais difficile à utiliser, au vu de l’importance prise par le mot lors de la période nazie. Les nazis se sont appropriés le  mot aryen et l’ont mis au service de l’idéologie raciale du IIIème Reich. On peut citer également ici le mot « Parasit » (parasite) qui est un terme biologique mais qui a été utilisé par les nazis pour désigner les opposants au régime, et surtout, les juifs.

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Affiche antisémite

Les mots de « grande valeur »

Il s’agit de mots courants qui ont eu une signification particulière pour le IIIème Reich. Ils ont tellement été utilisés par les nazis qu’il est difficile aujourd’hui de les utiliser à nouveau. Les termes de « Volk » (peuple), Vaterland (patrie), Reich (empire) sont par exemple concernés, ainsi que tous les « dérivés » tels que « Volkskanzler » (chancelier du peuple), Reichsnährstand (situation nutritionnelle du Reich), etc.

Il existe également beaucoup d’autres termes, qui peuvent être utilisés mais qui doivent faire l’objet d’une attention particulière quant au contexte dans lequel ils sont employés : Achse, (l’Axe), Anschluss (rattachement), Banditen (bandits), Blitzkrieg (guerre éclaire) ou encore fanatisch (fanatique).

Matthias Heine l’assure, il n’a pas l’intention de créer une police des mots. Son travail semble pourtant aujourd’hui plus pertinent que jamais, quand on observe que certains responsables politiques d’Alternative für Deutschland reprennent certains termes dans leur discours qui revêtent une dimension idéologique et politique flagrante. Quand Björn Höcke, leader de l’AfD en Thuringe (qui vient de remporter un score historique aux dernières élections) reprend du Goebbels dans un de ces discours (« Nous devons décider si nous voulons être des moutons ou des loups. Nous choisissons d’être des loups »), il ne s’agit pas d’un hasard mais bien d’un choix. Les mots ont des sens et cet ancien professeur d’histoire passionné par le IIIème Reich en est parfaitement conscient. Peut-être n’hésitera-t-il pas, dans le futur, à employer des termes aujourd’hui bannis de la langue allemande comme « Blut und Boden » (Sang et sol), Herrenrasse (race supérieure), ou encore « Rassenschande » (honte raciale). A moins que cela ne soit déjà fait, loin de l’oreille curieuse des caméras. Quoiqu’il en soit, il est important de veiller à surveiller ce qui est dit dans la sphère publique, et le travail de Matthias Heine, ne peut être que salué dans ce moment de résurgence des extrêmes.

Sources :

https://www.dw.com/de/verbrannte-w%C3%B6rter-sprechen-wir-noch-wie-die-nazis/a-47957180

https://www.focus.de/wissen/mensch/geschichte/nationalsozialismus/nazi-sprache-warum-wir-nicht-entartet-und-gleichschaltung-sagen-sollten_id_10548437.html

https://www.franceinter.fr/bjorn-hocke-le-provocateur-de-l-extreme-droite-allemande

 

 

 

 

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