L’article du journal « Die Welt » nous rappelle de manière lumineuse la différence à faire entre le passé et l’histoire. Le passé est une réalité qui a eu lieu. L’histoire est l’image que se fait l’homme de ce passé. Or cette interprétation du passé peut être parfois trompeuse. Nous en avons le parfait exemple avec le roman national que nous apprenons dans les livres d’histoire. Ainsi, nous avons la certitude que toute la France a été résistante dès l’appel du 18 juin 1940, que Napoléon était un défenseur de la démocratie et qu’il a envahi la moitié de l’Europe afin d’instaurer les valeurs de la Révolution aux pays voisins; Si cela est bien entendu totalement faux, le récit national est très important. Il permet de nourrir l’imaginaire historique de l’ensemble des citoyens afin d’unifier la nation. S’identifier à des héros, des lieux, des histoires est essentiel pour notre cohésion nationale en quelque sorte. Quid de la réalité?

D’autant plus que si les historiens essayent souvent d’aborder les faits historiques avec une forme d’objectivité, ils sont forcément amenés à aborder l’Histoire avec leur propre vécu. Comme disait Sartre, l’existence précède l’essence; L’homme n’est que subjectivité. Il se crée lui-même sur ses expériences de la vie. Ainsi le jugement d’un historien par rapport au passé est subjectif malgré toute bonne volonté. Son analyse peut être biaisée. D’autant qu’il n’existe pas une vérité mais DES vérités. Certes, certains faits sont intangibles. Le général de Gaulle a bien lancé son appel le 18 juin 1940. Les lois raciales de Nuremberg ont bien existé. On peut savoir le nombre exact de chars d’assaut que possédaient les allemands en 1940. Ces faits, certifiés, nous permettent d’avoir des certitudes quant à l’Histoire. Mais certains historiens ou journalistes n’hésitent pas à détourner des faits historiques en les minimisant ou en leur donnant une certaine importance, afin d’appuyer leurs propres théories. La population, elle-même, peut avoir un perception des évènements tout à fait différente de la réalité factuelle. Par exemple, un sondage avait été réalisé il y a quelques mois où l’on demandait à des gens s’ils savaient combien représentait la part de personnes de confessions juives dans la population mondiale. La plupart des chiffres étaient ubuesque. La moyenne des résultats se trouvait environ à 20% alors que le chiffre réel n’est que de 0.2%.

Il en est de même des citoyens allemands. Ainsi, une étude réalisée récemment a obtenu des résultats surprenants. Lorsqu’on leur demandait ce qu’ils pensaient de l’action de leurs ancêtres pendant la période nazie, une personne sur cinq a déclaré que ses aïeux avaient aidé des juifs ou des personnes persécutées. Ce qui est bien entendu impossible.

Ainsi, ce sont bien 20% des allemands interrogés qui déclarent que leur famille a aidé « des juifs à se cacher ».  45% des sondés déclaraient que non, et 37% ne savaient pas ou n’ont pas souhaité répondre.

Il s’agit ici d’un bel exemple de la différence entre le passé et l’interprétation du passé, l’image que s’en fait la population. Pourtant, les lieux de mémoires, les musées et autres études ne manquent pas en Allemagne. Et les faits parlent d’eux-mêmes. Cependant, l’imaginaire l’emporte sur les chiffres.

Quels sont donc ces chiffres réellement?

Une exposition qui a lieu à Berlin en début d’année sur les « héros silencieux » (Stille Helden) nous éclaire sur la réalité historique de ces allemands qui ont aidé des juifs.

Tout d’abord, il est important de rappeler les chiffres sur la population juive lors de l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933. Le recensement fait état d’environ 500 000 juifs en Allemagne à ce moment. Sur ce demi-million de personnes, 3/5 émigrèrent cette même année. Il restait donc 160 000 personnes environ en Allemagne, qui subirent les politiques d’exclusion, de spoliation puis d’extermination. Sur ces 160 000 personnes, entre 10000 et 15000 personnes ont cherché à se cacher des arrestations avec un succès mesuré. Environ 5000 personnes réussirent à échapper aux nazis, dont environ 1900 rien qu’à Berlin. Comment peut-on être si précis avec les chiffres? Comme je l’ai dit dans des articles précédemment, les nazis écrivaient et archivaient le moindre acte. Ainsi, nous avons des traces formelles des traques, des chiffres, etc. L’efficacité dans la recherche des personnes de confession juive n’est plus à démontrer. La machine nazie était terriblement efficiente. Les historiens s’accordent pour déclarer qu’environ 10000 allemands ont aidé ces juifs à se cacher, sur toute la période nazie, allant de 1933 à 1945.

Si l’on rapporte ces 10000 personnes à la population allemande de l’époque (60 millions), le résultat est sans appel : Seul 0.16% de la population a aidé des juifs pendant la période nazie. On est bien loin des 20% du sondage…

Surtout que la tendance est inversée lorsqu’on les interroge sur le rôle de leur famille dans l’Holocauste. Peu d’allemands reconnaissent ce rôle tandis que les chiffres sont, encore une fois, saisissants : les historiens estiment que sur la population allemande actuelle non-issue de l’immigration, environ 1/3 d’entre elle a un ancêtre ayant été impliqué de près ou de loin dans la politique d’extermination des juifs.

Quelles sont les causes de ces résultats?

On peut tout d’abord mentionner le poids de la mémoire et, surtout, du déni dans la société allemande. Je n’en finirai pas de rappeler les problèmes que l’Allemagne a eu dans la gestion de son épuration, ainsi que dans la perception du nazisme après la guerre. Beaucoup ont refusé d’accepter l’évidence de la politique génocidaire du IIIème Reich. les « on ne savait pas » ont fleuri dans les discours d’après-guerre. On a tout suite cette image des soldats américains obligeant la population de Dachau à venir observer les tas de corps démembrés pour leur faire prendre conscience de l’horreur.

Certes, les générations ont aujourd’hui changé. Les jeunes allemands ne ressentent aucune responsabilité dans l’Holocauste, et ils ont bien raison. Ils en ont même assez d’être « punis » pour l’action de leurs ancêtres. Visite obligatoire des camps, cours d’Histoire intensifs sur le sujet, les jeunes ont bien souvent en horreur ce message souvent accusateur, bien aidé par cette image de « allemagne = nazisme » à l’international qui colle à leur peau. Peut-être est-ce pour cela qu’ils refusent de voir en leur famille une quelconque responsabilité dans le régime nazi.

De plus, le fait que l’Histoire vienne percuter frontalement leur famille n’est pas chose aisée à accepter. Et c’est certainement le deuxième point de cette analyse : comment être objectif quand sa famille est directement visée par un poids aussi important que la participation à l’extermination d’une population? Comment faire face à l’impensable et assumer que son grand-père ou arrière grand-père a aidé à l’horreur? Bien difficile de se trouver dans cette situation et le cacher est de mise. Il est donc peut être peu surprenant que si un micro-trottoir vous demande si votre sang a massacré les juifs, vous répondiez directement par la négative.

Quoiqu’il en soit, cette distorsion entre les réalités historiques (le passé), et la perception d’une population est très intéressante, et surtout emprunte à la réflexion sur notre propre connaissance de notre histoire collective.

 

Sources :

https://www.welt.de/geschichte/article173890821/Geschichtsbewusstsein-Wie-sich-heutige-Deutsche-die-NS-Zeit-schoenluegen.html

 

 

 

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