L’Allemagne et la dénazification est un sujet extrêmement complexe. En effet, comme je l’ai expliqué dans un article précédent, (https://allemagnenazie.com/2017/10/25/lallemagne-et-la-denazification/), la dénazification, même si les américains l’avaient souhaité en 1945, n’a pas réellement été mise en place en Allemagne, et ce, pour plusieurs facteurs : l’absence de réseaux de résistances (dû au travail de la Gestapo) après la guerre, la mise à l’écart des communistes par les américains, l’opinion allemande, favorable au IIIème Reich, ainsi que la nécessité pour les forces alliées de faire face à l’URSS et lutter contre ce futur ennemi à tout prix, quitte à fermer les yeux sur l’activité d’anciens nazis.

Ainsi, malgré la mise en place d’un système démocratique, on s’est aperçu que la jeune république allemande s’était construite dans la continuité du nazisme. En effet, les fonctionnaires ayant joué un rôle au sein du système nazi furent les mêmes qui, au début des années 50, furent les rouages de la République Fédérale d’Allemagne. Dans les ministères, les établissements scolaires, les hôpitaux, presque aucun nazi ne fut démis de ses fonctions, ou bien, si ce fut le cas, il fut réintégré quelques mois plus tard.

Ca n’est que récemment que l’Allemagne a décidé d’enquêter sur son passé post-nazi. Une étude, nommée « projet Rosenburg » fut lancée en 2016. Elle fut chargée de faire la lumière sur les jeunes années de la démocratie allemande, et le rôle des anciens nazis dans la construction de celle-ci. Et chaque publication du projet provoque des réactions, tant l’histoire de la RFA est attachée à celle du nazisme et que les chiffres avancés sont au-delà de tous les pronostics.

On a appris récemment par exemple que 77% des cadres dirigeants du ministère de la Justice étaient d’anciens nazis en 1957. On sait également que 80% des juges de la Cour Suprême Fédérale de Karlsruhe, la plus haute juridiction allemande, étaient ainsi d’anciens juges nazis. Des chiffres qui sont beaucoup plus importants que ce que les historiens avançaient auparavant.

Il n’est donc pas étonnant de retrouver également au sommet de l’Etat d’anciens nazis. Parmi eux, tout proche du Chancelier et du pouvoir suprême, un homme. Plus précisément, il était situé à quelques mètres du bureau de Konrad Adenauer, avec accès direct à ce dernier.

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Hans Globke

Munies de petites lunettes rondes, les cheveux tirés vers l’arrière, il fut le plus proche conseiller du père de la démocratie allemande : Hans Globke. On dit de lui qu’il avait un pouvoir immense, qu’il gérait les recrutements à la chancellerie, qu’il était l’homme de réseau du chancelier, faisant le lien entre la CDU et le pouvoir. C’est lui qui était aux manettes du projet politique. Il avait une influence considérable sur Adenauer, et passait de longues heures avec lui à se promener dans les jardins de la Chancellerie à lui expliquer ses positions sur les différents dossiers. Mais comment se fait-il que cet homme ait pu bénéficier d’autant de pouvoir? Zoom sur la carrière de ce haut fonctionnaire pas comme les autres.

Hans Globke était juriste de formation, né le 19 septembre 1898 à Düsseldorf. Après la première guerre mondiale, il s’inscrivit au Zentrum, un parti conservateur catholique, qui fut dissout en 1933, lors de la prise des pleins pouvoirs par Hitler. Globke travaillait déjà au sein du ministère de l’intérieur, avant la mise en place du IIIème Reich. Ainsi, il continua de travailler au ministère de l’intérieur du Reich après l’accession des nazis aux responsabilités, où il put faire carrière. Bon travailleur, intelligent, il reçut dès décembre 1933 une promotion et fut nommé Oberregierungsrat. Puis une autre en novembre 1934 puis en 1938 où il devint haut fonctionnaire. C’est dans ce cadre que Globke participa activement à l’élaboration et à la mise en place des lois raciales de Nuremberg de 1935.

Petit rappel sur les lois de Nuremberg:

Il s’agit de 3 textes de lois, adoptés le 15 septembre 1935, lors du congrès annuel de Nuremberg:

  • Loi sur le drapeau du Reich qui imposait les couleurs rouges et blanches ainsi que la croix gammée: Il s’agissait du nouveau drapeau officiel du IIIème Reich.
  • Loi sur la citoyenneté du Reich qui décrétait que le droit du sang était le seul critère qui déterminait la citoyenneté. Les juifs et les opposants furent exclus et considérés comme les « obligés » du Reich.
  • Loi de protection du sang et de l’honneur allemands qui interdisait le mariage juif ainsi que les relations entre juifs et allemand de sang.

Ces lois furent immédiatement suivies de décrets destinés à l’application de ces premières dans la société. Globke participa donc à écrire ces décrets.

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Congrès de Nuremberg

Il est, entre autres, le créateur du décret sur la modification des noms de famille et des prénoms, visant à obliger les juifs à porter certains prénoms prédéfinis (par exemple, les femmes devaient obligatoirement prendre le prénom « Sara »). Ces décrets furent très importants car ce furent ces derniers qui permirent l’application des lois, et donc le commencement officiel de la politique antisémite du IIIème Reich. Ce sont ces derniers qui permirent de définir qui était considéré comme juif ou non, et les conséquences sur la population ( spoliation, mise à l’écart de la société, expulsion de certaines professions, interdiction de mariage, etc.).

Après 1935 Globke travailla activement avec son supérieur, Wilhelm Stuckart à renforcer les lois raciales de Nuremberg. C’est à cause de lui et de son « travail juridique » qu’environ 2000 personnes furent condamnées pour « honte fait à la race ».

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Lois raciales de Nuremberg

En 1939 Globke fut également l’un des principaux rédacteurs du Code Juif destiné à la population juive de Slovaquie, qui avait pour but de définir les juifs selon des critères raciaux, de les expulser vers des ghettos ainsi que d’aryaniser leurs biens. Il en a découlé la déportation de 70 000 juifs, et la mort d’environ 65 000 d’entre eux.

Selon la CIA, Globke aurait aussi été indirectement responsable de la déportation de 20 000 juifs en Grèce.

C’est dire si la responsabilité de Globke dans la politique antisémite du IIIème est avérée. Pourtant, après la guerre, Globke ne fut jamais inquiété par les procès de Nuremberg. En effet, Globke n’a jamais eu sa carte au parti nazi, parce qu’il fut membre du Zentrum. Il en avait fait la demande en 1943, qui fut rejetée. C’est cette appartenance à ce parti catholique qui lui sauva la mise. En effet, grâce à ses relations, il était en contact avec différents membres de la résistance. Et il est vrai que sur ce point, son rôle fut ambigu. Selon le célèbre cardinal Konrad Graf von Preysing, il était un véritable agent infiltré au sein du militaire. Il déclara d’ailleurs le 18 janvier 1946 que Globke était une sorte de V-man de l’Eglise catholique au sein du ministère de l’Intérieur du Reich et avait « sa liberté, même sa vie » constamment en jeu. Globke entretenait également des relations avec Ludwig Beck, membre du complot du 20 juillet 1944, qui faillit tuer Hitler. Grâce à tous ses réseaux, Globke put déclarer, lors des procès de Nuremberg, qu’il avait fait partie de la résistance, et il fut donc classé dans la catégorie V comme « Unbelastete » (ou non coupable) en septembre 1947. Quand on lui a demandé ce qu’il savait de l’Holocauste, il répondit :

« Je savais que cette extermination des Juifs était systématique, mais je ne savais pas que cela concernait tous les Juifs. »

Il continua par la suite à travailler ses réseaux, et fut nommé à la Chancellerie Fédérale, en tant que chef de cabinet, puis, après les élections de 1953, Directeur de la Chancellerie, ce qui en fit l’un des hommes les plus importants de la République Fédérale d’Allemagne et le plus proche conseiller d’Adenauer.

Düsseldorf, CDU-Bundesparteitag, Adenauer
Konrad Adenauer

En 1963, Globke reçut la grand-croix de l’ordre du mérite, grâce au chancelier. Peut-être fut-ce la conséquence de son dernier acte de bravoure : en tant que secrétaire d’État, il s’opposa à ce que l’officier Rudolf-Christoph von Gersdorff, qui avait tenté de tuer Adolf Hitler, se fasse engager dans la Bundeswehr, malgré sa compétence et ses nombreuses médailles, ne voulant pas de « traître » dans la Bundeswehr.

Globke mourut le 13 février 1973, à Bonn, sans avoir jamais émis le moindre remord quant à son rôle dans l’extermination des juifs.

Sources :

https://fr.timesofisrael.com/berlin-va-enqueter-sur-linfluence-des-reseaux-nazis-a-la-chancellerie/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lois_de_Nuremberg

https://de.wikipedia.org/wiki/Hans_Globke

http://www.spiegel.de/spiegel/print/d-43066469.html

http://dictionnaire.sensagent.leparisien.fr/Hans%20Globke/fr-fr/

 

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