Cândido Godói. Petite ville d’environ 7000 habitants située au sud du Brésil, non loin de la frontière avec l’Argentine et le Paraguay. C’est un lieu perdu aux confins du monde. La grande ville la plus proche, Porto Alegre, se situe à 520 kilomètres de là. On y vit de l’agriculture, et ce, depuis que les côlons allemand ont défriché la colline pour y créer le village actuel. En effet, Cândido Godói est une ville coloniale. Ce sont des allemands qui l’ont fondé, au XIXème siècle. Ainsi, 90% de la population est d’origine allemande et l’on y parle encore un patois qui est originaire de la région de Hunsrück, non loin de Francfort.

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Cândido Godói

Mais ce qui fait la notoriété de cette ville, ça n’est pas son accent germanique mais le nombre de jumeaux que l’on peut y trouver. Sur 100 familles, près de la moitié a donné naissance à des jumeaux. Un taux anormal, lorsqu’on le compare à la moyenne sur le reste de la planète. En effet, on considère qu’en moyenne, une femme sur cent accouche de jumeaux dans le monde. Il n’est donc pas étonnant que cette petite ville célèbre l’évènement, et que cela attire les curieux.

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Fête des jumeaux à Cândido Godói

Ainsi, quelle peut-être l’explication scientifique d’un tel phénomène? Un mystère qui continue de planer et de faire parler encore aujourd’hui.

Ce sont tout d’abord des généticiens brésiliens, qui entreprirent de percer le mystère des jumeaux de Cândido Godói. La biologiste Ursula Matte, au début des années 90, prit la direction des recherches.

Tout d’abord, elle recensa et cartographia la population de jumeaux, et tenta d’infirmer ou de confirmer les différentes hypothèses. Le fait que cela puisse être une coïncidence fut tout de suite écarté. Comment tant d’individus ayant des prédispositions génétiques d’avoir des jumeaux auraient pu se retrouver par hasard au même endroit? Impossible.

Ensuite, elle écarta également les facteurs environnementaux. Toute la région, à des centaines de kilomètres à la ronde, respirait le même air, profitait du même climat et  mangeait le même type de nourriture. Elle écarta également le traitement hormonal, qui n’avait pas lieu dans la région à cette époque. Bien qu’elle ne trouva pas la clé du mystère, le docteur Matte avait d’ores et déjà balayé beaucoup d’hypothèses.

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Entrée du village

Une légende court à Cândido Godói, que c’est l’eau qui, grâce à des vertus miraculeuses, est à l’origine de la gémellité dans la village. Après analyse, cette légende fut définitivement jetée aux oubliettes.

le docteur Matte, décidément tenace, continua à étudier la région et fit une grande annonce en 2009. Elle avait enfin trouvé une solution au problème: La communauté porte en elle un gène dû à la consanguinité répandue et qui prédisposerait les femmes à avoir des jumeaux. La présence de ce gène, appelé P53, dans la communauté du village de Cândido Godói « confirme une prédisposition aux grossesses multiples dans cette population« .

Ce P53, les habitants du village le possèdent en masse. Et c’est tout simplement dû au fait qu’il y a eu peu d’immigration et que les habitants se marient généralement entre eux. Le gène s’est donc beaucoup transmis jusqu’à augmenter significativement le nombre de jumeaux.

Certains médecins, dont le docteur Da Silva, médecin à Cândido Godói, réfutent cette théorie. En effet, ils assurent que si consanguinité il y avait, beaucoup de ses jumeaux naîtraient alors avec des malformations, ce qui n’est pas le cas dans le village. Tous les jumeaux sont parfaitement sains. Mais alors, quelle peut être la raison de ce phénomène?

La dernière théorie, celle qui nous intéresse ici, est celle de l’action du docteur Mengele, le célèbre médecin d’Auschwitz. Les habitants du coin parlent en effet d’un médecin ambulant, dans les années 60, qui aurait joué un rôle dans les naissances des premiers jumeaux. Cette théorie est-elle vraisemblable?

Tout d’abord, il est vrai que Mengele fut toujours obsédé par l’hérédité et par les jumeaux qu’il sélectionnait à l’arrivée des trains dans le camp d’Auschwitz.

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Sélection à l’arrivée des trains à Auschwitz

Ces terribles travaux, d’une cruauté sans nom, sur les jumeaux consistaient à déterminer la prééminence des gènes sur les facteurs environnementaux, et ainsi accréditer la thèse nazie reposant sur le darwinisme et la sélection naturelle : Seul le fort (l’aryen pour les nazis) doit survivre. L’autre but recherché par Mengele fut de percer le secret de la gémellité. Savoir faire naître systématiquement des jumeaux pouvait s’avérer un élément essentiel dans la politique d’aryanisation de la société nazie. On imagine le docteur Mengele souhaitant voir son travail reconnu par Hitler pour avoir permis de faire exploser la démographie et ainsi de pérenniser le futur du IIIème Reich. Malheureusement, le résultat des recherches de Mengele ne parvinrent pas jusqu’à nous. Elle furent détruites, notamment par son supérieur, le professeur Von Verschuer.

Mengele avait-il pu trouver la solution à son problème? Il faut en douter fortement mais s’il est une chose qui est aujourd’hui irréfutable, c’est qu’il fut engagé par un éleveur paraguayen lors de sa fuite en Amérique du Sud, avec pour mission d’améliorer son cheptel. C’est Perón lui même qui parla de cet épisode avec le journaliste Tomas Eloy Martinez, qui relata plus tard dans un article intitulé « Perón et les nazis » publié en 1985 par le journal « El Periodista »:

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Perón

« Un matin, en septembre 1970, Perón me parla avec enthousiasme d’un spécialiste en génétique qui, durant son second mandat, venait souvent le voir dans résidence présidentielle d’Olivos, le distrayant avec le récit de ses merveilleuses découvertes. « Un jour, ajouta Perón, l’homme a pris congé car un éleveur  paraguayen l’avait engagé pour améliorer son cheptel. On allait le payer une fortune. Il m’a montré des photos d’une étable qu’il possédait dans le coin, près de Tigre, où toutes les vaches mettaient bas des jumeaux. » Je lui demandais le nom de ce magicien. Perón hocha la tête : Je ne me souviens pas très bien. C’était un de ces Bavarois de bonne prestance, cultivés, fiers de leur patrie. Attendez…Si je ne me trompe pas, il s’appelait Gregor. Oui, c’est ça, le docteur Gregor.

Ce docteur Gregor, dont parle Perón, ce n’est autre que le docteur Mengele. Mengele reçut en effet de la Croix-Rouge un faux passeport, numéro 100.501 le présentant sous l’identité d’Helmut Gregor. C’est le pseudonyme qu’il garda pendant presque toute la période de sa cavale. Ce texte nous prouve donc deux choses. Tout d’abord que Perón connaissait personnellement Mengele, et que ce dernier faisait même a priori parti de ses visiteurs du soir. D’autre part que Mengele était reconnu en Argentine et au Panama comme étant un grand généticien, capable d’accomplir des miracles, notamment en termes de naissances.

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Passeport de Mengele au nom d’Helmut Gregor

Revenons à nos jumeaux de Cândido Godói. Lorsque la biologiste Ursula Matte fit des analyses génétiques, elle constata que 67% des jumeaux étaient dizygotes, soit issus de deux embryons : des faux jumeaux. Seulement 33% étaient des monozygotes, et donc issus du même embryon (les vrais jumeaux). Ce chiffre est important car si les jumeaux monozygotes sont d’origine génétique, transmis par la mère, les jumeaux dizygotes peuvent être obtenus grâce des traitements hormonaux, qui vont favoriser ce phénomène. Mengele aurait-il, au travers de ses expériences, trouvé la formule de ces traitements?  Quoiqu’il en soit, on sait que Mengele, lors de sa cavale, en Argentine, puis au Paraguay et enfin au Brésil, aurait travaillé en tant que médecin ambulant ou vétérinaire, et plusieurs témoignages l’attestent.

Reste maintenant à savoir si la présence de Mengele, dans la zone de Cândido Godói lors du début du phénomène d’explosion de la gémellité, est avérée. On situe la forte progression du taux de naissances de jumeaux aux alentours de 1963. Où était donc le docteur Mengele à cette période. La réponse se situe dans le livre de Jorge Camarasa, « le mystère Mengele » (éditions Robert Laffont), qui retrace la cavale de l’Ange de la mort.

 

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Mengele lors de sa caval

Josef Mengele commença son périple à Buenos Aires, où il arriva par bateau, le 20 juin 1949, apportant avec lui dans sa sacoche diverses analyses et échantillons, preuve qu’il était toujours obsédé par ses recherches. Il resta en Argentine jusqu’en 1960, malgré quelques longs voyages au Paraguay, jusqu’à l’arrestation d’Eichmann par les services secrets israéliens. Se sentant alors menacé, il partit s’installer au Paraguay, près de Hohenau, où il vécu 7 ans, avant de s’installer définitivement au Brésil. L’année 1963 tombe donc dans ces années paraguayennes, et non pas au Brésil. Et pourtant…Et pourtant, Hohenau se trouve à seulement 4  heures de route de Cândido Godói. En effet, Hohenau se trouve à la frontière de l’Argentine, dans cette petite enclave qui jouxte le Brésil. Un refuge parfait pour un homme qui souhaitait pouvoir disparaître rapidement. Il suffisait pour cela de franchir le fleuve Panara ou le fleuve Uruguay pour changer de pays. Bien entendu, à cette période, les frontières étaient plus que poreuses. On traversait ça et là ces dernières pour se rendre dans la communauté voisine. Les habitants, presque tous d’origine allemande dans cette région, ne se souciaient pas de vivre dans tel ou tel pays. Ils faisaient tous partie de cette colonie reculée et agricole, loin des grands centres urbains. C’est à cette époque que Mengele fut très souvent vu à bord de sa Ford noire, arpentant les collines de la région, prodiguant ses soins aux familles. Sous le faux nom d’Alfredo Mayen, identité qu’on lui avait fourni à Buenos Aires quelques années auparavant, il logeait dans différents hôtels, dont certains sont encore en l’état aujourd’hui.

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Hôtel Tirol au Paraguay, où Mengele avait ses habitudes.

Plusieurs témoignages attestent la présence de Mengele à Cândido Godói, dès 1963. Ainsi, le témoignage de Siegrid Schwertner, qui possédait une boutique et une chambre à louer pour les voyageurs, se rappelaient très bien de la première fois où elle vit Mengele, qui lui demanda une chambre pour deux nuits. Mengele se disait vétérinaire. Même son de cloche chez un autre habitant du coin, Aloisio Fincker, qui reçut Mengele chez lui afin de faire soigner son bétail. L’homme lui paraissait compétent, et selon Fincker, il prétendait pouvoir pratiquer l’insémination artificielle sur les bêtes, mais également sur les humains. D’autres témoignages peuvent venir s’ajouter à ces deux là, ce qui nous assure que Mengele a rôdé dans la région alors même que le phénomène de la gémellité explosait.

Mengele est-il donc lié aux jumeaux de Cândido Godói? En est-il à l’origine? Ou bien est-il simplement venu observer le phénomène, lui qui resta obsédé toute sa vie par la gémellité et la génétique? La seule donnée réelle est que les taux les plus élevés de naissances de jumeaux dans le village date de 1963. Coincidence troublante. L’énigme reste aujourd’hui entière, et il nous est malheureusement impossible de la résoudre. Quoiqu’il en soit, le fantôme de Mengele hante toujours la petite colline, perdue au fond du Brésil.

Sources

https://www.rtbf.be/info/monde/detail_mystere-dans-un-village-bresilien-une-femme-sur-deux-accouche-de-jumeaux?id=9683598

Jorge Camarasa, « le mystère Mengele » (éditions Robert Laffont)

 

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