Comment des hommes ordinaires peuvent-ils devenir des bourreaux ? Simplement en exécutant les ordres, expliquait Hannah Arendt. Primo Levi reconnaissait lui aussi que les « exécuteurs zélés d’ordres inhumains » n’étaient ni des « bourreaux-nés » ni « des monstres, c’étaient des hommes quelconques. Selon lui: «les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux ; ceux qui sont plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires, les fonctionnaires prêts à croire et à obéir sans discuter, comme Eichmann».

Un homme quelconque. C’est certainement comme cela qu’on peut définir Jakob Schmid. Un homme de l’ombre, qui ne fait pas de vagues. Cet homme, né en 1886 en Bavière est d’intelligence moyenne. Il vit de son job de concierge, à l’université de Munich où il fut embauché en 1926. Emporté par la vague nazie comme beaucoup de bavarois et d’allemands de l’époque, ou tout simplement opportuniste, il s’engage dans les SA, l’organisation paramilitaire d’Ernst Röhm, en novembre 1933. Il devient membre du NSDAP le 1er mai 1937.

downloadL’histoire de cet homme va basculer le 18 février 1943. Alors que Schmid arrive au rez-de-chaussée du lichthof vers 11h15, une cour intérieure de l’université, il remarque sur un des balcons deux étudiants, Sophie et Hans Scholl, en train de lancer des tracts contre le régime nazi. Alors que Sophie et Hans tentent de sortir de l’établissement par les escaliers, au milieu d’autres étudiants, Jakob Schmid arrive à contre sens, et les contraints à remonter les escaliers en s’écriant: «je vous arrête!». Il agrippe par le bras les deux étudiants et les emmène directement dans le bureau du directeur de l’université, Walther Wüst. Ce fervent nazi, membre des SS, qui put finir sa vie tranquillement à Munich en 1993, avec son salaire de professeur, pendant plus de 40 ans, n’était pas à l’université à ce moment là. Schmid les dirigea alors vers le bureau du chef du syndicat, Ernst Haeffner, qui appela la Gestapo.

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Hans et Sophie Scholl

Je n’ai trouvé absolument aucune trace de ce Ernst Haeffner, on suppose donc qu’après cet acte de bravoure, il put, lui aussi, finir sa vie en tout impunité. Lorsque la Gestapo arriva sur les lieux, ils remercièrent Ernst Haeffner, qui leur répondit: «il faut remercier Jakob Schmid», ce à quoi Schmid répondit «je n’ai fait que mon devoir!».

 

Sophie et Hans Scholl furent intérrogés par la Gestapo au palais des Wittelsbach, sur la Briennerstrasse à Munich pendant 3 jours, sans interruption, notamment par un certain Robert Mohr (qui ne dut lui non plus jamais répondre de ses actes après la guerre). Ils furent ensuite condamnés à mort par le sinistre et fanatique Robert Freisler,et guillotinés à l’âge de 21 et 24 ans, le 22 février 1943.

Schmid fut arrêté trois jours après la guerre par les américains. Il fut jugé en 1946 en tant que Hauptbelastete, c’est à dire en tant que coupable d’avoir été un nazi actif, et fut condamné à 5 ans de travaux forcés. 220px-Jakob_Schmid_Februar_1947Il perdit également son poste, son salaire de fonctionnaire, et fut interdit d’exercer dans la fonction publique. Schmid contesta la sentence, en prétextant n’avoir fait que son devoir. Selon lui, il ne savait pas ce que contenaient les tracts, mais leur distribution était formellement interdite à l’intérieur de l’université.

Schmid purgea sa courte peine et fut libéré en 1951. Il fit une demande de retraite qui fut acceptée. Schmid put tranquillement partir en retraite, payé pour le devoir accompli. Il mourut le 16 août 1964.

5 ans de travaux forcés pour avoir dénoncé des gamins qui lançaient des tracts, et dont les conséquences furent terribles. Schmid ne pouvait ignorer ce qui se passerait pour Hans et Sophie, dans les mains de la Gestapo. Et il ne fut jamais jugé pour cela. Au delà de la peine dérisoire, on est en droit de se demander comment fut menée la dénazification en Allemagne. Tous ces gens qui furent coupables ou complices, tous semblent avoir pu bénéficier d’un oubli généralisé de la part de l’État. Les Mohr, les Haeffner, les Wüst, tous ces sales types ont pu profiter de la vie quand de pauvres jeunes gens ont fini six pieds sous terre. C’est terrible, et ça sera l’objet d’un prochain article.

 

 

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