Vous avez certainement remarqué ce titre, il y a quelques mois, dans tous les journaux: des migrants ont été logés dans une annexe du camp de concentration de Dachau. S’il y a de quoi choquer certains, le maire de la ville, Florian Hartmann, n’y trouve rien à redire. Selon lui, « ces batiments chargés d’histoire peuvent être réaffectés à une fonction sociale ». Ainsi, une cinquantaine de personnes se sont retrouvées à vivre dans une partie des dépendances de l’ancien camp nazi. Au-delà de la très légère expression « lieu chargé d’histoire » qui pourrait faire rire si le lieu susnommé n’avait pas été le théâtre d’atrocités extrêmes, on peut se poser la question de la moralité. Est-ce une bonne chose de réutiliser le tout premier camp de contentration qui fut crée en Allemagne par les nazis? On rappelle que Dachau a servi de modèle aux futurs camps d’Auschwitz Birkenau, de Buchenwald etc. 43 000 personnes sont décédées officiellement à Dachau (on ne compte pas les exactions et autres meutres non enregistrés par les nazis). Mais si l’on est un peu féru d’histoire, on se rend compte que ce n’est pas la premiere fois que Dachau a tenté d’être réutilisé par les autorités allemandes. Petite rétrospective sur l’histoire rocambolesque de ce camp de l’horreur.

Le premier camp nazi

Janvier 1933. Adolf Hitler est nommé chancelier par le vieux Présisent Hindenburg.

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Hitler et Hindenburg

L’idée de construire des camps de concentration avait été avancée par Hermann Goering, alors Ministre de l’Intérieur de Prusse, et tout de suite acceptée par Hitler. Le premier camp de concentration allait voir le jour près de Munich, baptisée Capitale du Mouvement. Il faut ici acter une chose: un camp de concentration n’est pas un camp d’extermination. Le camp de concentration est un camp pour interner les opposants au régime, les races considérées comme inférieures, etc. Le but est donc d’enfermer les personnes considérées comme nuisibles. Le camp d’extermination est une installation dont le seul but est de tuer industriellement. C’est pourquoi les camps d’extermination tels Auschwitz, Belzec ou encore Treblinka, enregistrent un nombre beaucoup plus important de victimes que les camps de concentration (Dachau, Buchenwald, Ravensbruck, etc). À titre de comparaison, Auschwitz a fait environ 2,5 millions de morts, Buchenwald environ 60 000 morts. Il ne s’agit pas ici de hiérarchiser l’horreur qui était bien présente dans tous les camps nazis mais de définir ce qu’était Dachau.

L’ouverture du camp ne fut pas tenue secrète. Elle fut officialisée le 21 Mars 1933 dans le quotidien Münchner Neueste Nachrichten qui titrait:

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L’article du Münchner Neueste Nachrichten

« Un camp de concentration pour prisonniers politiques près de Dachau »: « Le préfet de police par intérim Himmler a fait au cours d’une conférence de presse la déclaration suivante: « Mercredi s’ouvrira près de Dachau le premier camp de concentration. Il a une capacité de 5 000 personnes. Y seront rassemblés tous les fonctionnaires communistes et – si nécessaire – les fonctionnaires marxistes et ceux appartenant au Reichsbanner, qui mettent en danger la sécurité de l’Etat; car si nous voulons éviter une surcharge de l’administration, il n’est pas possible, à la longue, de maintenir les fonctionnaires communistes dans les prisons d’État, alors qu’il n’est pas question non plus de les relâcher. Nous avons donc pris ces mesures sans mesquinerie aucune, convaincus de rassurer ainsi la population nationale et d’agir selon sa volonté. »

 

Le lieu de Dachau fut choisi par pure question pratique. Cette petite ville se situe à 20 kilomètres de Munich, il était donc facile d’y transporter les personnes jugées inadaptées au régime. C’était une ville industrielle qui disposait d’une ancienne fabrique de munition qui pouvait rapidement être transformée en camp. Les nazis chargèrent alors  les personnes arrêtées pour des raisons politiques de remettre en état les vastes bâtiments désaffectés depuis la fin de la Première Guerre mondiale. Ils demandèrent ensuite aux juifs d’assécher les marais avoisinants le camp et les exécutèrent sur place une fois le travail terminé. Le camp fut ensuite divisé en deux parties. La première était consacrée aux détenus tandis que la seconde était réservée aux SS. Malgré l’importante superficie du camp, seul 10% concernait l’internement. Les 90% restants servaient de QG et de camp d´entrainement pour les SS.

Petit zoom sur l’organisation du camp: les prisonniers étaient entassés dans 34 baraques, En théorie, chaque baraque pouvait contenir 208 prisonniers ; Lorsque les soldats américains arrivèrent au camp le 29 avril 1945, certains baraquements contenaient cependant 1 600 détenus. L’odeur était insoutenable, la vue des corps squelletiques des détenus tout aussi indescriptible. Le camp reçut ainsi plus de 200 000 prisonniers venus de plus de 30 pays. Less conditions de vie à l’intérieur de camp étaient extrêmement difficiles : surpeuplement, températures extrêmes, travaux forcés, sévices corporels, manque de nourriture, manque d’hygiène, maladies, violence entre détenus etc.

Après la libération

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Photo lors de la libération du camp en 1945

Le camp a donc « officiellement » été fermé le 29 avril 1945, avec l’arrivée des américains. Sur le site du mémorial, on peut trouver la date d’ouverture du mémorial : 1965. Au début, on ne tique pas. Puis on en vient à se demander: pourquoi le mémorial a-t-il été érigé seulement 20 ans après la fermeture de ce lieu? Impossible de trouver une explication sur Wikipédia qui laisse une page blanche dans la section de 1945 à aujourd’hui. Le site officiel du mémorial est également très vague. On y parle d’une transformation en camp pour les réfugiés, qu’un traité de Paris a « empêché au dernier moment la démolition des fours crématoires ». Rien au sujet d’une action initiée par le gouvernement Bavarois ou par la ville de Dachau. On parle même d’un comité d’anciens détenus, le Comité International de Dachau, exigeant la création d’un mémorial. Du vague et louche tout cela.

Si on creuse un peu, la vérité est édifiante. De 1945 à 1948, les américains occupèrent effectivement le camp et y enfermèrent les anciens membres du NSDAP. Ils créerent également des tribunaux pour juger les acteurs nazis. Jusqu’ici, rien d’anormal. Mais en 1948, les Alliés décidèrent de rendre le camp à l’État de Bavière qui en fit bon usage.

Il décida d’utiliser le camp comme refuge pour les apatrides et les réfugiés allemands. Le camp fut renommé en “Wohnsiedlung Dachau Ost”, ce qui signifie Zone d’habitation Dachau Est. C’est dingue mais on assista alors à une normalisation du camp et son intégration à la ville de Dachau comme un quartier comme les autres. Des entreprises industrielles s’installèrent, on vit des commerces, une école, des cinémas voir le jour. On se trouvait dans un petit village. On peut à peine croire les photos du camp en 1963, ci-dessous.

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Photos du camp de Dachau qui proviennent du film documentaire Report 45 de 1963.

Les baraques furent aménagées et l’on ne pouvait presque plus se rappeler qu’un camp avait existé, si ce n’est par le biais des fours crématoires qui furent bien entretenus. En 1955, le camp aurait même pu totalement disparaitre. Le conseil de Bavière (Landrat) demanda la destruction du crématoire afin de mettre un terme à la « diffamation du pays de Dachau ». Assez ironique qu’une ville qui accueillit le tout premier camp de concentration et dont les habitants ne peuvent nier qu’ils savaient qu’on y tuait les prisonniers, puisse être considérée en victime quelques années plus tard.

L’action décisive des anciens détenus

 

Heureusement, c’est l’action du comité international d’anciens détenus du camp qui mis fin à ce cirque macabre. En revenant sur le site de leur calvaire, ils furent choqués de découvrir des enfants jouant à l’endroit même où quelques années auparavant, on faisait des expériences médicales sur leurs compagnons (ponctions du foie sans anesthésie, inoculation de la tuberculose, recherches sur la soif en laissant mourir certains détenus de soif, etc.). On bafouait leur mémoire, on attisait leur souffrance.  Le comité rappela alors le protocole de Paris de 1954,  engageant l’Allemagne à sauvegarder et entretenir les tombes des victimes du régime nazi et les lieux d’inhumation collective. Il mit la pression sur le gouvernement fédéral allemand afin qu’il ordonne au Land de Bavière de transformer l’ancien camp en mémorial. Cela fut fait à reculons, et le mémorial ouvrit finalement ses portes en 1965.

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Vue du camp aujourd’hui

Mais pourquoi la Bavière est-elle si souvent réticente à faire face à son passé? En ayant voulu masquer ses actes, en cachant le camp de Dachau volontairement, elle s’est rendue, selon moi, complice des crimes qu’elle a pu commettre. Peut-être pourrait-elle même un jour justifier le fait d’avoir voulu effacer les traces de Dachau en avançant l’argument qu’ « aucune preuve définitive n’a pu être apportée sur la réalité de la mise à mort par gazage à Dachau », comme nous le dit Wikipédia. Les morts peuvent donc continuer de pleurer silencieusement.

Sources :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Camp_de_concentration_de_Dachau

http://www.sueddeutsche.de/muenchen/dachau/dachau-authentische-geschichtsstunde-1.3351101

http://www.slate.fr/story/107099/refugies-dachau-camp-concentration

 

 

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