Un mémorial décentralisé

Le projet des „Stolpersteine“, littéralement „pierres sur lesquelles on trébuche“ est un projet qui a été porté en 1997 par le sculpteur Gunther Demnig. Si vous vous promenez à Berlin, à Cologne ou dans toute autre grande ville allemande, vous tomberez forcément sur une de ces pierres. Il y en a environ 6000, rien que dans la capitale allemande.

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Un Stolperstein

Ce sont des petites briques de métal de 10 centimètres de côté, incrustées dans le béton, et placées devant les lieux ou des juifs, des tziganes, des homosexuels ou des résistants ont habité et se sont fait arrêter par les nazis et envoyés dans les camps. Sur la face supérieure, une plaque en laiton honore la mémoire de la victime du nazisme. On peut y lire « Hier wohnte », qui signifie « Ici habitait » puis le nom de la personne, sa date de naissance, la date de déportation, le lieu où la victime fut déportée, et la date de la mort.

Cette initiative est une belle forme d’hommage car elle nous fait prendre conscience de l’envergure de la politique d’extermination.  En effet, à Berlin notamment, en se promenant dans le quartier de Hackesche Höfe (ancien quartier juif), on semble trouver tous les mètres une de ces petites briques.

Hackesche_Hoefe_Berlin_-_Maerz_2011On s’arrête toujours, on prend le temps de lire le nom de la personne disparue qui fut arrachée à sa famille et on a l’impression de se trouver dans une bulle un instant, en pensant à ces pauvres gens qui ont souvent perdu la vie. Le but, de mon point de vue, est de prendre conscience de l’horreur silencieuse qui a pu sombrer dans l’oubli. On peut considérer cette initiative comme un mémorial décentralisé.

Un artiste connu

L’artiste, Gunter Demnig est aujourd’hui très connu et demandé partout. Il a déjà posé plus de 9 000 pierres dans plus de 190 villes d’Allemagne. Il commença dans les années 90, après avoir découvert dans le grenier familial une photo de son père en uniforme de la Légion Condor. Jamais son père ne lui avait fait part de ce trouble passé au service de ce corps armé de volontaires envoyés en Espagne par les nazis pour aider Franco contre les Républicains durant la guerre d’Espagne.

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Gunter Demnig au travail

Au total, 19 000 allemands auront servi sous les ordres des forces nationalistes. C’est Franco qui avait demandé l’aide d’Hitler le 22 juillet 1936. Le bombardement de Guernica, rendu célèbre par Picasso, et qui fit officiellement 1654 victimes, fut dirigé par les avions de la légion Condor. En effet, 44 des 57 avions qui participèrent à l’opération appartenaient aux nazis. Les 13 restants étaient des avions de l’aviation légionnaire italienne. Guernica n’avait rien d’une position stratégique pour les forces nationalistes. La force disproportionnée usée au cours du raid (60 tonnes de bombes) sur une ville sans défense n’avait en fait qu’un seul but: tester le nouveau matériel de guerre allemands en vue des prochaines opérations nazies dans le reste de l’Europe. Gunter a certainement ressenti une forme de culpabilité de voir cette photo de son père en uniforme engagé « du mauvais coté ».

Le dialogue avec son père ne fut d’ailleurs jamais possible. « il n’y avait rien à en tirer » confesse Gunter Demnig. L’idée de ces pavés germa dans son esprit et il décida de se rendre à Jérusalem, afin de fouiller les archives et trouver la base de données sur le sort des victimes du nazisme. Avec les données trouvées, il commença à créer les petites briques.

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Légion Condor

Demnig utilisa le nom Stolpersteine afin d’établir un parallèle avec un vieux dicton allemand utilisé avant la Shoah. Quand une personne qui n’était pas de confession juive trébuchait sur une pierre ou sur une motte de terre, on disait: « ici est enterré un juif ».  Au départ, l’artiste les disposait illégalement sur les trottoirs des villes allemandes, mais son initiative a rapidement eu du succès.Les Stolpersteine sont financées par les familles de déportés ou bien par les propriétaires des immeubles dans lesquels ceux-ci vivaient autrefois. La pose d’une pierre coûte 120 euros. Jusqu’ici, plus de 50 000 Stolpersteine ont été posées sur les trottoirs européens.

Une initiative encouragée, sauf à Munich

Toutes les grandes villes d’Allemagne ont accepté l’initiative, à l’exception d’une seule et non pas des moindres. Le berceau du nazisme: Munich. La mise en place de ces pavés est en effet illégale dans la capitale bavaroise. La conseil municipal a confirmé cette interdiction. En 2004, Gunter Demnig avait commencé à poser des pavés sur un trottoir de Munich . Des briques aux noms de Siegfried et Paul Jordan, marchands d’art juifs, qui avaient été détérrées, quelques heures seulement après leur mise en place, par les services municipaux. Les Jordan avaient une galerie sur la Prinzregentenstrasse, non loin de l’appartement d’Hitler. Après 30 ans à la tête de leur entreprise, ils durent la vendre de force lors de l’avènement du Troisieme Reich. Ils furent déportés le 21 novembre 1941 vers Riga en Lituanie. Ils moururent avant d’arriver à destination. Ils furent fusillés à Kaunas, avec 1000 autres juifs. Leur fils, Peter Jordan, avait alors commenté le retrait des pavés qu’il avait commandé à l’artiste:«C’était comme si mes parents avaient été déportés pour la deuxième fois.»

Mais pourquoi ce refus de la part des autorités de Munich? Cette interdiction peut s’expliquer, en partie, par l’opposition farouche de madame Knochbloch, rescapée de la Shoah, ancienne présidente du Conseil Central des Juif en Allemagne et leader de la communauté juive de Munich.

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Madame Knochbloch

Celle-ci estime qu’«On ne peut pas commémorer [l’Holocauste] de manière digne sur le sol. Les pavés peuvent volontairement ou bien facilement être piétinés, tagués, salis avec des excréments canins, volés, dégradés».

Le rejet du projet en 2004 par la municipalité suscite un vif débat au sein de la société. Ernst Grube, un ancien déporté qui a perdu plusieurs proches dans les camps de la mort et en faveur de ces pierres, s’interroge:« J’ai été persécuté enfant, comme Mme Knobloch. Pourquoi son expérience compterait-elle plus que la mienne ? » Un autre citoyen, Terry Swartzberg a lancé un campagne en faveur des Stolpersteine, et il dit recevoir beaucoup de courriers de la part des petits-enfants de déportés  qui vivent en Israel ou ailleurs dans le monde. Ils disent vouloir visiter les lieux où leurs familles ont vécu avant leur déportation et, bien souvent, leur mort.  Même les journaux s’étaient emparés de l’affaire. Ainsi, le quotidien bavarois Südddeutsche Zeitung, l’un des plus lus en Allemagne, s’était prononcé en faveur d’un référendum, jugeant que ca n’était pas au conseil municipal mais aux munichois de choisir.

Récemment les partisans de Demnig ont subi un sérieux revers. L’affaire a été portée devant un tribunal administratif qui rejeté l’appel de trois personnes voulant mettre en place ces plaques en mémoire à leurs ancetres tués par les nazis.

Un problème moral

Il existe cependant un problème moral objectif dans la pose de ses plaques. La pose d’un Stolperstein coûte en effet 120 euros à la famille de la victime ou bien aux habitants de l’immeuble. Si, plus de 50 000 plaques ont été aposées en Europe, on peut rapidement faire le calcul. Le bénéfice est d’environ 6 millions d’euros. On estime en Europe que les camps nazis ont fait entre 5 et 6 millions de victimes. C’est donc un marché à 120 millions d’euros qui ouvre les bras à Gunter.  Est-il moral de faire de l’argent sur la Shoah? Beaucoup de voix s’élèvent pour critiquer ce marché plus que juteux.

Au contraire, ses partisans dénoncent les critiques du projet en soulignant que Demning vit dans un modeste studio à Cologne et voyage dans toute l’Europe à bord d’un vieux transporteur.

D’autres critiques émergent de la part de certains propriétaires: Gunter Demning a pu avoir des conflits avec des fils et petits-fils de personnes ayant fait main basse sur la propriété de juifs, lorsque ceux-ci étaient expropriés de leur maison. Ils dénoncent, à cause de ces pierres devant leur maison, une accusation quotidienne.

Moral ou pas, d’accord ou pas, on a pas fini d’entendre parler de l’affaire des Stolpersteine à Munich.

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