Un livre tout à fait passionnant. Edgar Feuchtwanger a 5 ans en 1929 lorsqu’un homme avec une moustache atypique vient habiter juste en face de chez lui. Un homme qui va bouleverser les équilibres du monde et l’univers du petit garçon.

Dans son livre  » Hitler mon voisin », Edgar Feuchtwanger décrit ses souvenirs d’enfance à Munich. Enfant juif né sous la république de Weimar, il nous raconte la montée du nazisme dans la capitale bavaroise et les changements importants qui s’effectuèrent.

Edgar
Edgar, à 9 ans et de nos jours

Au delà du fait qu’Hitler habitait dans l’immeuble juste en face de chez lui, il est intéressant d’entendre le témoignage d’un gamin qui décrit au travers de son univers d’enfant l’atmosphère qui règne alors en Bavière et comment il a pu ressentir la montée en puissance de l’hitlérisme et le progressif changement de mentalité des habitants de Munich. On peut lire au début du livre la vie banale d’un enfant comme les autres quoique certainement privilégié (ses parents sont riches et fréquentent l’aristocratie tandis que les munichois meurent de faim).

Devenir juif par exclusion

Edgar est intégré, il est l’égal de ses petits camarades de classe et ne se sent pas particulièrement juif: il est allemand avant tout! Ses parents étaient en effet des juifs laïcs qui ne se rendaient jamais à la synagogue. Et c’est par ce bouleversement de société et l’avènement du Troisième Reich que cette famille a peu à peu perdu ce sentiment d’appartenance à la citoyenneté allemande. Du fait de leur stygmatisation, ils se réfugièrent dans la religion et dans la seule identité qui leur restait. Edgar se construisit également son identité par le fait d’être rejeté par l’ensemble de ses copains de classe. Lui qui se sentait allemand avant d’être juif, ne sachant que vaguement ce qu’était la religion, il dû malgré lui apprendre qu’il était juif avant tout. Il se réfugia dès lors dans un mutisme permanent à l’école, évitant même d’avoir les meilleures notes afin de ne pas attirer l’attention. Sa maîtressse, qu’il adorait, lui fit dessiner en 1933, seulement quelques mois après l’accession d’Hitler au pouvoir, des croix gammées dans son cahier, lui fit coller des photos du Führer, et elle se mit peu à peu au service de la propagande nazie auprès de ses élèves.

Magasin juif.PNG
Magasin juif boycotté

Edgar finit par se faire envoyer en Angleterre en 1939, après le retour in extremis de son père du camp de concentration de Dachau. Il y fit sa vie, rejoint par ses parents quelques temps après, et épousa une anglaise. Il se sent aujourd’hui plus anglais qu’allemand, son environnement munichois lui ayant fait perdre le goût de l’Allemagne. Le jour où il arriva en Angleterre, le jeune Edgar n’était déjà plus allemand. Il n’était qu’un juif apatride en recherche d’une nouvelle nationalité. Il est d’ailleurs très intéressant de relever un passage dans ce livre sur lequel Edgar ne s’attarde pas, mais qui m’a particulièrement marqué. Alors que le père d’Edgar développe un ulcère, certainement dû au stress, à la stigmatisation, à la peur et à son activité de journaliste engagé contre le nazisme. Il doit se faire opérer et rester allité pour quelques jours. Les parents décident donc d’envoyer l’enfant en vacances à Berlin, chez sa tante. Il est important ici de citer le passage du livre dans lequel Edgar livre son sentiment:

« C’est ici, à Berlin, qu’Hitler menace le monde. La capitale m’a pourtant semblé moins nazie que notre petite ville de Munich. Les trottoirs n’étaient pas peuplés de miliciens SS ou d’enfants en uniforme. Je n’ai pas vu de caricatures de juifs sur le flanc des bus, ni d’affichettes racistes. »et de finir plus loin :  » Berlin ressemble au paradis. Je ne me sens plus juif ici. »

Il nous fait part de sa peur de revenir à la fin des vacances à Munich, et de se sentir à nouveau juif. Ce passage m’a marqué car j’ai pu ressentir moi-même un peu le sentiment d´Edgar, dans une toute autre mesure (bien entendu).

Munich et le déni

J’ai habité à Berlin et Cologne et j’ai pu également observer une différence frappante entre ces deux villes et la capitale bavaroise où je vis désormais depuis deux ans. Berlin et Cologne furent frappées par le nazisme, tout comme Munich. Mais il existe aujourd’hui une différence flagrante dans le devoir de mémoire et la volonté d’affronter le passé.

Berlin et Cologne n’ont pas oublié et font face à ce douloureux héritage. Il n’est pas une rue ou une place à Berlin qui ait été le théatre d’atrocités qui ne soit pas marqué par une plaque commémorative ou une oeuvre d’art. On peut noter parmi des centaines d’exemples la Bebelplatz, lieu de l’autodafé mené par les nazis des livres considérés comme arriérés. Des chefs d’oeuvre de la litterature furent ainsi brulés : Thomas Mann, Erich Kästner, Stefan Zweig, Heinrich Heine, Karl Max ou Kurt Tucholsky.

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Mémorial, Bebelplatz

Aujourd’hui on peut y trouver un mémorial souterrain que l’on peut observer depuis la place. On y voit une pièce très blanche, les quatres murs étant recouverts d’étagères vides, symbolisant cet évènement.

On trouve également, ou se situait l’ancien bunker d’Hitler, le mémorial aux juifs assassinés en Europe. Cette oeuvre gigantesque de 800 mètres carrés, impossible à rater, symbolise bien la volonté de Berlin de ne pas oublier le passé et de faire acte de repentance.

Munich semble au contraire vivre dans le déni. Presque aucune plaque commémorative, la ville semble silencieuse, presque complice. Il aura fallu par exemple attendre 70 ans pour voir un musée dédié au nazisme ouvrir ses portes sur la tristement célèbre Brienner Strasse, ancien quartier général des nazis.

Musée nazi
Centre de documentation sur le nazisme

Un autre exemple est frappant, celui du palais de justice situé à Stachus, une des portes qui mènent au centre-ville. Une minuscule plaque dans le hall d’entrée de ce gigantesque bâtiment, presque invisible, rappelle que les Scholl, ces étudiants qui avaient distribué des tracts contre le régime nazi, avaient été condamnés à mort dans ce tribunal et guillotinés le jour même (Sophie avait 21 ans et Hans 24 ans).

On pourrait également citer l’ancien palais des Wittelsbach, qui fut, pendant la période nazie, le siège de la Gestapo. Les caves servaient de salle de torture et la maison était surnommée par les habitants « la maison de l’horreur ». Le bâtiment, endommagé pendant la guerre, fut tout simplement détruit. Pour l’historien Gavriel Rosenfeld « La démolition de la ruine du palais était une solution simple pour échapper à la mémoire du Troisième Reich ». Une petite plaque fut apposée en 1983, mais elle reste trop évasive, selon Rosenfeld.

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Hans et Sophie Scholl

Je pourrais vous citer des centaines d’exemples. Je vous ai déjà parlé de la Hofbräuhaus qui ne mentionne pas dans son histoire la période nazie, ou d’Hitler qui reste citoyen d’honneur d’un petit village. Je vous parlerai prochainement du camp de concentration de Dachau, qui restera le plus bel exemple du déni. Le camp avait en effet été transformé en village juste après la guerre. Il ne restait plus une seule trace de l’horreur. Il aura fallu la pression d’anciens détenus pour ouvrir un mémorial. Juste aberrant…

Munich et la Bavière semblent aujourd’hui toujours peu disposés à assumer leur passé nazi.

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John Demjanjuk

Quand on sait que nombre d’anciens nazis avaient trouvé refuge en Bavière (Mengele, Anton Malloth, John Demjanjuk (surnommé Ivan le Terrible par les détenus du camp d’extermination de Sobibor) etc.,on ne s’étonne qu’à moitié. D’ailleurs, on est en droit de se poser une question. S’agit-il d’un déni ou tout simplement d’un passé totalement assumé, mais sans regrets?

Je vous recommande vivement le livre d’Edgar Feuchtwanger: Hitler, mon voisin aux éditions Michel Lafon.

 

 

Sources:

http://www.br.de/nachrichten/ns-dokumentationszentrum-muenchen-erinnerungskultur100.html

http://www.ledauphine.com/france-monde/2014/10/01/le-centre-wiesenthal-transmet-a-l-allemagne-les-noms-de-80-nazis-peut-etre-vivants

Edgar Feuchtwanger: Hitler, mon voisin aux éditions Michel Lafon.

 

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